Burkina-Faso : le terrorisme de plus en plus meurtrier !

Burkina-Faso : le terrorisme de plus en plus meurtrier !
Canal+ remet des Gilets Jaunes aux Volontaires adjoints de la Sécurité, photo de famille a l'issue de la cérémonie

Par François FABREGAT
Pendant ce temps, Canal+ habille de Gilets Jaunes les auxiliaires de police ! Un climat de contestation, de révoltes et d’insurrections, grandit à travers le monde. Les manifestants multiplient les références aux Gilets Jaunes. Au Burkina Faso la chasuble jaune va désormais habiller les auxiliaires de sécurité. Un clin d’œil à rebours de l’histoire sociale et politique en train de s’écrire.

L’Afrique est vraiment terre des paradoxes !

Dans maints pays à travers le monde est en train de grandir un climat de contestation, de révoltes et d’insurrections, marqué par d’importantes manifestations dans lesquelles se multiplient les références aux Gilets Jaunes. Au Burkina Faso la chasuble jaune va désormais habiller les auxiliaires de sécurité. Une sorte de clin d’œil à rebours de l’histoire sociale et politique en train de s’écrire.

Décryptage – Au Burkina-Faso la sécurité routière semble devenue la préoccupation des autorités maliennes… et de Canal+[i]. En raison notamment d’une sensible augmentation de l’incivisme qui selon le directeur de la Sécurité publique « prend des proportions inquiétantes ». Dans ce contexte, le 24 octobre 2019 à Ouagadougou, la directrice Marketing et communication de CANAL+ Burkina, Khady Koné a fait don d’un lot de gilets jaunes à Pierre Bassinga, directeur de la Sécurité publique du Burkina Faso. Officiellement ce lot de gilets réfléchissants est destiné à équiper 1120 auxiliaires, Volontaires adjoints de la Sécurité (VADS), de la région du Centre du Burkina Faso.

Pour Mme Koné : « la sécurité routière est devenue un problème crucial pour toutes les populations au regard du nombre d’accidents de la circulation. Cette situation nous interpelle et nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire pour apporter notre petite pierre à la protection des populations. […] C’est ainsi que nous avons pensé aux VADS. Nous nous sommes dit que ce sont des personnes qui mettent souvent en danger leur vie pour sauver celle des autres. Pourquoi ne pas les aider à se sécuriser eux-mêmes ? ». « C’est un tout premier pas, mais ce n’est certainement pas le dernier. La direction de CANAL+ Burkina est en train de travailler sur d’autres actions qui auront plus d’impact ».

Une toute petite pierre vraiment. Selon les fourchettes de prix publics relevées sur internet la valeur du don pourrait osciller entre 1680€ et 4009€. [1.102.007 et 2.629.731 F CFA. NDLR]. Pas de quoi affoler les comptables et les commissaires aux comptes de Canal+ si l’on examine ses résultats financiers en 2018[ii]. Si le chiffre d’affaires en France a baissé de 3,4% passant de 3,249 milliards à 3,137 milliards, le chiffre d’affaires à l’international enregistre une très forte hausse de 5,7%, de 1,482 milliards à 1,567 milliards d’euros. Il a permis au groupe Canal Plus de dégager un bénéfice opérationnel de 318 millions d’euros, [208.594.326.000 de F CFA. NDLR], soit une marge de 6%. En regardant de plus près, les trois quarts des profits de Canal+ proviennent des Dom-Tom et de l’Afrique, qui avec 227 millions d’euros de bénéfice opérationnel [148.902.239.000 F CFA. NDLR] dégagent deux fois plus de bénéfices que les activités en métropole. Ces filiales génèrent les marges les plus élevées : 27% en moyenne. De quoi offrir quelques millions de Gilets jaunes à travers l’Afrique….

Mme Khady Koné a tenu à préciser que « La valeur de ce don est plus humaine que monétaire ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans les pays d’Afrique où le groupe Canal+ est implanté il serait intéressant de pouvoir déterminer s’il existe une corrélation, entre les marges élevées et les régimes fiscaux « favorables » dont bénéficient très souvent beaucoup de d’entreprises multinationales, françaises ou autres, implantées sur ces territoires. Mais, dans la plupart de ces pays, l’absence de vérité des comptes publics rend la recherche compliquée.

Quant au directeur de la Sécurité publique, Pierre Bassinga, il explique que « ces gilets de par leur qualité permettent aux usagers de la route d’identifier le porteur à une certaine distance et de savoir qu’il est là pour une mission de sécurité publique qui est la fluidification du trafic et l’accompagnement des usagers. Ils permettent également de rendre le porteur visible et de le soustraire à certains risques auxquels il peut être confronté sans ce gilet ».

Si la préoccupation est légitime, il n’est pas sûr que donner plus de visibilité aux VADS soit pour eux un gage de sécurité. Surtout dans un pays qui ces deux dernières années a payé un lourd tribut, du aux pires violences perpétrées à l’encontre des forces de défense et des agents des services publics, par des groupes terroristes de plus en plus actifs. L’actualité apporte un triste témoignage.

LA BARBARIE A l’ETAT PUR !

Dans la province du Soum, au nord du Burkina Faso, les attaques terroristes semblent obéir à un plan méthodique. En témoigne l’assassinat du député-maire de Djibo, M. Oumarou Dicko victime d’une embuscade à Gaskindé, sur une route pourtant jugée encore relativement fréquentable. Cet attentat rappelle que partout la crainte s’installe durablement et inquiète les populations selon le témoignage d’un habitant de Djibo : « A ce rythme, Djibo sera bientôt une ville assiégée ». « La ville ne dispose plus que d’un seul point d’entrée et de sortie, si cet axe devient trop dangereux, ce sera l’asphyxie ».

Hier encore c’est la région Est qui a été touchée. Ce jeudi l’ensemble des unes des quotidiens burkinabé est mobilisée par les exactions terroristes, après une nouvelle attaque meurtrière perpétrée contre un convoi qui transportait des travailleurs de la mine d’or de SEMAFO SA, circulant sur l’axe Ougarou-Boungou, à cheval entre les provinces du Gourma et de la Tapoa. L’Agence d’Information du Burkina fait état d’un bilan très lourd de 37 morts (civils et militaires), et une vingtaine de blessés dont certains sont dans un état critique, selon des sources administratives : « Des rescapés, ayant requis l’anonymat, ont témoigné que le véhicule de tête a sauté sur un engin explosif. S’en sont suivies, des rafales d’armes. Certains ont affirmé que leurs proches sont portés disparus.[iii]» Après que la tête du convoi a sauté sur une mine, des individus armés non encore identifiés ont tiré à bout portant sur les personnes qui étaient convoyées. La barbarie à l’état pur. Selon le gouverneur de la région de l’Est, le bilan de l’embuscade contre le convoi de la mine d’or de Boungou serait passé de 37 morts et plus 60 blessés, à 47 tués et 51 blessés.

On mesure combien le contexte sécuritaire du Burkina Faso, de plus en plus problématique, aggrave la souffrance des populations, entrave toute activité en fragilisant les milieux ruraux, et entraîne un risque de déstabilisation de la société burkinabé.

Cette remise de lots de gilets jaunes pourrait paraître anecdotique. Mais dans un tel environnement et dans la mesure où elle concerne l’équipement des forces de sécurité et la fonction régalienne de l’Etat la chose peut être regardée sous un autre prisme.

A QUAND UNE RIPOSTE PROPORTIONNÉE AUX RISQUES ?

Ouagadougou accueillait le 14 septembre 2019 une Session Extraordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur le terrorisme. Le communiqué final publié à la fin de la session[iv], indique que la conférence s’est dit « préoccupée par l’expansion des attaques terroristes dans la région qui ont fait de nombreuses victimes civiles et militaires» et a « affirmé l’impérieuse nécessité pour la CEDEAO d’assurer le leadership de la lutte contre le terrorisme dans la région et de coordonner les multiples initiatives multinationales de lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest.» Elle a décidé un plan d’action (2020-2024), d’un coût total d’un milliard de dollars pour contrer les djihadistes, ce qui a permis au président en exercice de la Cedeao, M. Mahamadou Issoufou, président du Niger, de déclarer que « Cette contribution financière démontre notre engagement à faire la différence ».

Mais en Afrique comme ailleurs dans le monde, souvent en matière de politique un abîme sépare l’emphase des déclarations de la maigreur et des effets désuets des décisions et des actes concrets.

Le plan d’action décidé à Ouagadougou, qui doit être « finalisé et adopté par la prochaine session ordinaire prévue le 21 décembre 2019 à Abuja, République Fédérale du Nigéria.», est articulé autour de huit axes parmi lesquels figurent : « 21. […]La formation et l’équipement des acteurs étatiques impliqués dans la lutte contre le terrorisme », « 22. La Conférence exhorte les Etats membres à former, entraîner et équiper, de manière adéquate, les services étatiques impliqués dans la prévention et la lutte contre le terrorisme, notamment les forces de défense et de sécurité, les cadres de l’administration judiciaire et des ministères de l’Economie et des Finances.», « 25. Les Etats membres s’engagent à former et équiper les administrations nationales impliquées dans la gestion et le contrôle des frontières, […].», « 41. La Conférence décide de contribuer financièrement et de manière urgente, aux efforts communautaires de lutte contre le terrorisme à concurrence d’un (1) milliard de dollars sur les cinq (5) ans à venir.»

La question des moyens financiers reste donc centrale et son importance cruciale n’a pas échappé aux participants de la conférence : « 40. La Conférence lance un appel aux partenaires bilatéraux et multilatéraux pour accompagner, par un appui technique et financier, la mise en œuvre des décisions prises. Elle appelle notamment les Nations Unies à contribuer, par la mobilisation des ressources conséquentes, au financement de la lutte contre le terrorisme dans région.»

Burkina-Faso : le terrorisme de plus en plus meurtrier !
Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Ouagadougou, 14 septembre 2019

Le fait que la direction de la Sécurité publique du Burkina Faso ne dispose pas de un à trois millions de F CFA pour équiper ses auxiliaires et fasse appel à une entreprise privée pour pallier sa carence, montre le fossé qui existe entre le désir légitime de paix et de tranquillité exprimé par les citoyens burkinabés et la réalité du faible niveau des moyens consacrés à la sécurité publique, tâche régalienne de l’Etat.

Cet aspect du problème n’a pas échappé aux acteurs de la société civile. Ainsi un communiqué du président de l’Alliance pour la Démocratie et la Fédération-Rassemblement Démocratique Africain (ADF-RDA), Me Gilbert Noël OUEDRAOGO, publié ce jeudi place les autorités politiques du Burkina-Faso devant leurs responsabilités : « L’ADF-RDA meurtri par ces événements et par le fait que les communiqués macabres successifs s’amoncellent chaque jour sans changement notable, tout en invitant à l’union sacrée des filles et des fils du pays pour endiguer ce phénomène, invite les gouvernants actuels et en premier chef, le Président du Faso, pour l’amour de la Patrie, à constater eux-mêmes leur incapacité à protéger les burkinabé, à prendre les mesures idoines qui s’imposent où à en tirer les conséquences pour que cessent enfin les pleurs et désolations, faute de quoi le peuple le fera un jour à leur place.»

Il faudra peut-être plus que quelques dons de Gilets jaunes pour que les autorités publiques, responsables de la sécurité des citoyens burkinabé, portent le niveau de la riposte à hauteur des exigences et des risques encourus par les populations. FF

NOTES

[1] DEMBELE B., « Ouagadougou : Canal Plus Burkina fait don de lots de gilets aux VADS », WakatSéra.org, 5 novembre 2019, voir https://www.wakatsera.com/ouagadougou-canal-plus-burkina-fait-don-de-lots-de-gilets-aux-vads/, accédé le 5 novembre 2019

[2] Vivendi, Résultats annuels 2018, 14 février 2019, voir : https://www.vivendi.com/wp-content/uploads/2019/02/20190214_VIV_Pres_FY2018_FR.pdf accédé le 5 novembre 2019

[3] ALBANKINI, « Région de l’Est: 37 morts et une vingtaine de blessés dans l’attaque contre le convoi d’une mine (Officiel) », Agence d’Information du Burkina, 6 novembre 2019, voir https://www.aib.media/2019/11/06/region-de-lest-une-trentaine-de-morts-dans-lattaque-contre-le-convoi-dune-mine/

[4] Communiqué Final de la Session Extraordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur le terrorisme, à Ouagadougou (14 septembre 2019), voir : https://www.ecowas.int/communique-final-de-la-session-extraordinaire-de-la-conference-des-chefs-detat-et-de-gouvernement-de-la-communaute-economique-des-etats-de-lafrique-de-louest-cedeao-sur-le/?lang=fr et https://www.ecowas.int/wp-content/uploads/2019/09/communique-final-scanne.pdf accédé le 5 novembre 2019

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