GHANA : Bataille autour du fichier électoral, les mains sales du Togo à Accra

John Dramani Mahama
John Dramani Mahama

John Dramani Mahama
John Dramani Mahama
Fichier électoral corrompu. Levée de boucliers au Ghana, pays limitrophe du Togo. La démocratie ghanéenne est à l’épreuve. L’opposition dénonce l’inscription des étrangers de nationalité togolaise sur les listes électorales. Dans les rues d’Accra, la capitale ghanéenne, la question fait débat, mais reste une bombe à fragmentation pour la transparence de la présidentielle et des législatives annoncées pour 2016.

Sous les tropiques, le fichier électoral fait souvent l’objet de toutes formes de manipulation et fraude. Le Ghana semble aussi embarqué. Derrière ces tensions préélectorales, le Togo, pays voisin est soupçonné d’apporter son « expertise frauduleuse ».

L’enjeu, à un an de la présidentielle de décembre de 2016 au Ghana, est la transparence. A quelques mois de cette élection, une bataille autour du fichier électoral s’est engagée, et va même au-delà de ses frontières. Et c’est le NPP (National Patriotic Party) qui a provoqué le débat. Lors d’une conférence de presse, animée le 18 août, son président Nana Akufo-Addo a révélé des anomalies. 76 286 togolais sont inscrits sur le fichier électoral après une analyse de 10 % du fichier général ! A Accra la polémique enfle. Le NPP accuse le NDC (National Democratic Congress), le parti au pouvoir, de vouloir tripatouiller le fichier électoral pour « frauder » la présidentielle et les législatives prévues pour 2016. Des accusations rejetées par le ministre ghanéen de l’Intérieur, Kwessi Ahwovi qui a laissé entendre qu’aucun Togolais n’est enregistré sur les listes électorales du Ghana. Pour le gouvernement, les électeurs mis en cause sont des binationaux. Il accuse le NPP d’attiser la haine tribalo-lectoraliste.

En septembre dernier à Accra, une manifestation des militants de l’opposition pour exiger la mise à jour du fichier électoral a été réprimée à coup de gaz lacrymogène par les forces de sécurité.

Le parti de Nana Akufo-Addo, qui a appelé à un nouveau recensement et à l’assainissement du fichier, a promis saisir la communauté et les juridictions internationales. Dans la sous-région ouest africaine, un « lobbying intense » serait fait auprès des Présidents Muhammadu Buhari du Nigeria, Macky Sall du Sénégal et du Togolais Faure Gnassingbé dans la perspective d’un nouveau registre électoral. « Nous allons nous diriger vers Abuja, Dakar et Lomé (…) pour leur exposer nos doléances et la menace qui est suspens sur la liste électorale au Ghana si elle n’est pas revue. Ils doivent appeler notre Président et le conseiller », a confié Peter Marcus, porte-parole de NPP, lors de cette conférence de presse.

A Lomé (la capitale du Togo), les autorités en place se gardent de tout commentaire. Mais « Ami du monde des enfants », une ONG togolaise, initie des actions pour dissuader les populations de se faire enrôler sur les listes électorales au Ghana. « Nous prévoyons attirer l’attention des Togolais avec l’aide des partenaires par une grande campagne de sensibilisation sur tout le territoire national sur l’enrôlement auquel se livrent certains compatriotes au Ghana n’étant pas légalement connu comme ghanéen et surtout sur les dangers qu’ils courent en le faisant », a indiqué Augustin Amégan, chargé de communication de l’ONG. La communauté ghanéenne résidant au Togo s’est, elle aussi, prononcée sur la polémique. Son porte-parole Komi Sossou a martelé que « Le NPP doit immédiatement cesser ces allégations mensongères ». Et d’ajouter : « Ce n’est pas parce que nous vivons au Togo que nous sommes des Togolais. Nous vivons depuis des années au Togo. Certains d’entre nous se sont même mariés à des Togolais. Ce n’est pas pour autant que nous avons le droit de vote au Togo. Nous sommes et demeurons des Ghanéens. A l’approche des élections, nous allons tous nous inscrire dans notre pays pour voter, ce qui est tout à fait normal. Nous vivons depuis des années dans la paix avec les Togolais et cette paix, nous tenons à la conserver. Les Togolais et les Ghanéens sont des frères et nous devons éviter tout élément qui peut fragiliser cette paix ».

Dans la foulée, le président Ghanéen John Dramani Mahama est aussi accusé d’avoir appelé à la confection d’un nouveau registre électoral au Togo, peu avant la présidentielle du 25 avril qui a consacré la réélection contestée de Faure Gnassingbé. A l’époque, le Chef de l’Etat ghanéen était président en exercice de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Une autre accusation qui alimente l’actualité préélectorale au Ghana. En meeting le samedi 17 octobre, dans la région Est du pays, le locataire de Flagstaff House a fait un démenti, même s’il a reconnu avoir invité la classe politique togolaise à une vérification consensuelle du fichier électoral. « Certaines personnes disent qu’au moment où j’étais le président de la CEDEAO, j’ai appelé à la confection d’un nouveau registre électoral au Togo. C’est un mensonge. Je n’ai jamais appelé à la confection d’un nouveau registre des électeurs au Togo, je ne l’ai pas fait ».

Au-delà des polémiques

Certains estiment que si le NPP, qui avait toujours bénéficié discrètement du soutien du régime Gnassingbé père et fils, crie aujourd’hui au voleur, c’est qu’entre Lomé et Accra, il y a revirement d’alliance. Le pouvoir « faure » de Lomé préfère faire le choix de NDC au détriment de son désormais « ex-allié » NPP.

Pour rappel. Le pouvoir de John Jerry Rawlings constituait pour le Togo une menace. Dans les années 90, le Ghana a été une base arrière pour les militaires en disgrâce et les opposants les plus farouches au pouvoir du Général Etienne Eyadema Gnassingbé, qui à l’époque, dirigeait le Togo avec une main de fer et sans partage. Ces derniers ont été accusés de profiter de leur présence d’Accra pour mener des activités subversives en direction de Lomé, comme c’est le cas de l’agression terroriste du 23 septembre 1986.

Malgré la visite de Rawlings à Kara (nord du Togo), suivi de celle de Gnassingbé père au Ghana, la méfiance entre les deux pays ne s’était pas dissipée. Il se raconte que pour déstabiliser Rawlings que le régime de Lomé ne portait pas dans son cœur pour son « soutien aux terroristes », le feu Gnassingbé Eyadema apportait des appuis à NPP qui avait à sa tête l’ancien Chef de l’Etat ghanéen John Kuffor contre NDC. Il aurait même financé l’élection de John Kuffor à la présidence du Ghana. Parallèlement au soutien financier, des milliers de Togolais sont convoyés au Ghana pour s’inscrire sur les listes électorales et voter le NPP. Et vice-versa. La pratique a toujours existé et continue d’exister jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Faure Gnassingbé en 2005. Selon les révélations du bimensuel togolais d’informations L’Alternative, « Des réunions ont même été tenues et sanctionnées par des procès-verbaux entre des personnes ressources et des chefs traditionnels des localités voisines des deux pays pour un soutien mutuel lors des élections ». Et de préciser que « La préfecture d’Agou (Togo) a abrité l’une de ses réunions en 2007 où ce partenariat frauduleux a été renforcé ; et il avait été même écrit noir sur blanc que le NPP au Ghana égal le RPT au Togo et que les deux partis doivent se soutenir pour ne jamais perdre le pouvoir ».

Lors de la présidentielle de 2008 au Ghana, NPP perd la bataille au profit de son principal rival NDC. John Atta Mills est donc élu à la tête du pays, mais meurt au cours du mandat de 4 ans. Son vice-président, John Dramani Mahama a assuré l’intérim jusqu’à son élection contestée en 2012. Chrétien de l’ethnie Haoussa du Nord, le nouvel homme fort d’Accra va s’aventurer dans un deal secret qui implique l’Ivoirien Alassane Dramane Ouattara, le Togolais Faure Gnassingbéet le Béninois Boni Yayi. L’objectif de ce « triumvirat nordiste » : se soutenir pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible, à en croire les informations.

28 avril 2015. John Dramani Mahama et son homologue Alassane Dramane Ouattara débarquent à Lomé pour précipiter, à la CENI (Commission électorale nationale indépendante), les travaux de compilation des résultats des procès-verbaux de la présidentielle du 25 avril et in fine, consacrer la réélection contestée de Faure Gnassingbé. Aujourd’hui, Accra attend le retour de l’ascenseur. De l’avis des observateurs, le NPP qui est délaissé par le pouvoir de Lomé au profit de son rival NDC serait au parfum des manœuvres minutieusement organisées dans les élections dans les deux pays ; lui-même étant pendant longtemps le bénéficiaire des « coups de boutoir » de Lomé. Les revendications du NPP quoique légitimes seraient perçues comme la frustration d’un voleur volé.

John Dramani Mahama, une difficile fin de mandat

Le Président sortant John Dramani Mahama serait-il candidat à sa propre succession ? Tout se décidera à l’issu des primaires du NDC prévue pour le 7 novembre. « Impatient pour les quatre autres prochaines années au Flagstaff House », l’homme doit d’abord battre aux primaires Konadu Rwalings, l’épouse du très populaire ex-président John Jerry Rawlings. Critiqué pour sa gestion hasardeuse du pays, John Dramani Mahama connaît une fin de mandat difficile, malgré son « optimisme forcené » comme le titrait le journal Le Monde dans sa livraison du 08 octobre dernier. Le Ghana, entre-temps, cité en référence, en quatre (04) ans seulement coule à l’endettement (60% du PIB), à la corruption, à l’inflation galopante et au déficit budgétaire. La croissance à deux chiffres qu’il atteignait en record pourrait chuter à 3,4%, indiquent les experts.

Sur le plan énergétique, depuis 2014 le Ghana n’a plus réglé ses factures de combustibles auprès du groupe nigérian West African Gas Pipeline Company (WAPCo), détenteur du droit de propriété et d’exploitation du gazoduc de l’Afrique de l’ouest (GAO), qui menaçait récemment de suspendre sa fourniture de gaz à la Volta River Authority (Ghana). La compagnie ghanéenne d’électricité lui devrait 103 millions de dollars.

Somme toute, le tableau n’est pas reluisant pour le président ghanéen qui entend défendre son « bilan impressionnant au pouvoir » devant les millions d’électeurs appelés aux urnes en 2016. Mais, il devra d’abord passer le cap des primaires. S’il parvient, il peut compter sur le « soutien » de Faure Gnassingbé pour être réélu pour un second mandat. Sauf que dans le pays, on redoute un hold-up électoral qui pourrait être fatal à la démocratie.

Pierre-Claver KUVO
DIASPORAS NEWS N°68 – NOVEMBRE 2015

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