Sa candidature, les chances de l’opposition et l’alternance en 2020 : Me Tchassona dit tout

Sa candidature, les chances de l'opposition et l'alternance en 2020 : Me Tchassona dit tout
e Mouhamed Tchassona-Traoré, président national du Mouvement Citoyen pour la Démocratie et le Développement (MCD)

Président national du Mouvement Citoyen pour la Démocratie et le Développement (MCD), candidat malheureux au scrutin présidentiel de 2015, Me Mouhamed Tchassona-Traoré se verrait bien dans la peau de challenger du candidat du pouvoir en 2020.

Mais pour l’heure, dans cette interview, il revient sur les récents développements de la politique togolaise, et surtout sur la prochaine présidentielle. « Il y a de fortes chances qu’on puisse créer le miracle en 2020 si les Togolais cessent ce jeu malsain d’abstention », dit-il.

Bonjour Me Tchassona-Traoré, quand on reprend le repère historique de 1990, 2020 ça fait trente ans de lutte du peuple togolais pour l’alternance. C’est aussi l’année de la prochaine présidentielle qui fait rêver du changement. Pensez-vous que l’horizon s’est éclairci pour cette éventualité ?

Me Mohamed Tchassona-Traoré : Merci, ce retour historique parce que quand on ne sait pas d’où on est parti, c’est difficile de marquer les repères pour savoir où on va. Vous savez que nous sommes presque

dans trente ans de lutte pour le changement dans notre pays. Trente ans, ça fait plus d’une génération et, on peut être amer des déceptions que nous avons enregistrées. Malheureusement, le constat qu’on peut faire, c’est que les Togolais ne se posent pas de vraies questions, ce qui fait que quand les prémices sont mal posées, les conclusions sont souvent biaisées. C’est le constat que nous faisons. Nous sommes partis sur des malentendus qui sont assez énormes. Le Togo se caractérise par beaucoup de clivages parce que pendant longtemps, le régime qui est encore là depuis 1963, (je situe le régime depuis 1963) à ce jour, nous n’avons pas su tirer toutes les leçons de l’histoire de notre pays pour savoir comment sommes-nous arrivés à cette situation, comment la dictature s’est installée chez nous et qu’est-ce qu’on a fait, qui sont ceux qui l’ont nourri et avec quoi elle s’est nourrie depuis des années pour se maintenir à ce jour et qu’est-ce qu’il faut faire pour desserrer cet étau-là. La conférence nationale qui a été voulue et acceptée dans les années 90, a pu déboucher sur un travail, mais le suivi au niveau des conclusions de la conférence n’a pas été jusqu’au bout et rapidement nous sommes rentrés dans les travers de la politique politicienne. Voilà où on en est aujourd’hui.

Les travers de la politique politicienne comme vous le dites, rappellent vos déboires à la C14. Comment analysez-vous aujourd’hui les défections continuent dans cette coalition ?

C’est un véritable regret. Le MCD est le premier parti à quitter la C14 au lendemain de mon appel au recensement et tous les déboires que j’ai connus. Comment pouvez-vous imaginer que les formations politiques qui veulent conquérir le pouvoir puissent volontairement se priver du meilleur et indispensable des outils qui sert à la réalisation de cet objectif ? C’est la carte d’électeur dont les populations puissent se justifier de leur citoyenneté pour choisir leurs dirigeants. Le boycott du recensement a été la plus grosse des fautes politiques de la C14 parce que quelque puissent être nos revendications et notre colère contre le régime, il est inéluctable que pour aller aux élections, nos électeurs ont comme seule arme la carte d’électeur et on est électeur que lorsqu’on a sa carte d’électeur.

Comment une coalition qui veut conquérir le pouvoir, demande de boycotter le recensement ? Ça n’a pas été une bonne stratégie. On a vu les conséquences avec les législatives de 2018 et les locales de 2019. On a forgé un discours populiste qui aujourd’hui, non seulement nous dessert, mais a renforcé l’équipe d’en face. Tout ce que nous avons développé comme discours et stratégie nous a desservis au profit de ceux que nous combattons. Malheureusement, on ne tire pas toutes les leçons, et on continue par vouloir tenir le même discours qui ne sert pas. De 14, la coalition se réduit à 5, avec une défection de neuf (9) partis. Ce n’est pas seulement les départs, mais il n’y a même pas eu d’adhésion. C’est là où il fallait analyser le comportement. Il fallait faire en sorte que lorsqu’il y a des départs, qu’il y ait des entrées. Mais, il n’y a aucune entrée depuis les 14, toujours des départs, cela voudra dire que quelque chose ne va pas. Il faut changer de discours. Il faut faire un mea-culpa, reconnaître qu’on a tiré à terre et redresser la barre pour proposer autre chose, revenir sur les fondamentaux, sur les classiques d’un débat politique sain.

Dites-nous, vous vous battez tous pour l’alternance, mais pourquoi ça ne marche pas ?

Vous savez, l’essentiel du débat entre Togolais quand on reprend le repère historique, c’est que le Togo n’est pas une nation à proprement parler parce qu’il faut d’abord bâtir une nation sur laquelle il faut forger une patrie. De ces deux éléments, la nation et la patrie, dessiner un dessein commun. Fort est de constater que nous avons toujours alimenté un discours et un comportement assez communautariste ou paroissial, sectaires, divisionnistes et qui ont fait que le régime a pu puiser dans ces attitudes des Togolais, tout le ferment qui a permis à cette dictature de perdurer chez nous. Le Togolais doit revenir à cette conscience qu’il faut d’abord déceler que nous avons à bâtir ensemble notre pays en puisant dans nos différences ethniques, religieuses, culturelles et sociales, la sève nécessaire pour bâtir cette nation. Et pour bâtir une patrie, nous devons laisser de côté tout ce qui peut nous diviser et chercher les points sur lesquels nous pouvons forger un dessein commun. Nos clivages nord-sud, ethniques, religieux, etc. Tout cela, nous devons à jamais les transcender parce qu’on ne peut transformer une réalité aussi empirique, aussi historique, anthropologique, sociale, on ne peut pas cesser d’être Ewé ou Tem, on ne peut pas cesser d’être musulman ou chrétien, on ne peut pas cesser d’être animiste, on ne peut pas changer ses origines, dire je ne suis plus du nord, je suis du sud et vice versa, voilà autant d’éléments sur lesquels les Togolais doivent d’abord prendre conscience. Savoir que quel que soit tout ce que nous sommes de manière intrinsèque, nous appartenons à ce pays-là que nous devons forger ensemble. Construire des ponts et non ériger des murs qui nous divisent. On a même été plus loin en pensant que le régime et tous ceux qui gouvernent sont des ennemis à abattre à tout prix. Pendant des années, après la conférence nationale, pour peu qu’on voit quelqu’un aborder ou saluer un homme du système (RPT, ndlr), c’est fini, il est un ennemi à abattre comme si ceux-là appartenaient à un monde entièrement à part. Voilà des attitudes que nous devons transcender. Il faut casser ces murs et ne voir que le Togo et les Togolais seuls. Car, au Sénégal, pendant longtemps, Abdoulaye Wade a fait des allers-retours dans le gouvernement, il en sort parfois en prison, mais il a été président de la République. On a vu ça au Benin, on a vu ça dans d’autres pays. Mais au Togo, on fait en sorte qu’il y ait un phénomène de rejet qui fait que nous avons du mal à nous entendre. Ces clivages sont exacerbés par les nouveaux canaux de communication, whatsapp et autres, exacerbés également par le mal vivre des Togolais, le chômage chez les jeunes, tout cela fait qu’on a même plus de repère.

Plus de repère, cela s’observe également dans la division de l’opposition sur la question de candidature unique. Où est-ce que le MCD se positionne dans ce débat ?

La question de la candidature unique en temps normal, ne devrait pas se poser. Dans une démocratie, ce que nous savons en lisant tous les classiques politiques, les partis font des alliances en période électorale. Une coalition peut se forger pour des objectifs visés et bien déterminés. Le cas d’une coalition par exemple, sera de travailler ensemble pour aboutir à de bonnes conditions, à obtenir des reformes, à obtenir ceci ou cela. Mais lorsque des questions d’ordre politique se posent où il y a la concurrence, on ne peut plus parler de coalition. On ne peut que parler d’alliance politique. En ce moment, les alliances ne se font pas non plus ex-nihilo, elles se forgent sur un certain nombre de paramètres qui rapprochent des formations politiques qui ont des choses en commun. Je ne vois pas un parti d’extrême droite et un autre d’extrême gauche se mettent en alliance, ça ne se fait pas, parce que sur le terrain idéologique, sur l’approche politique, ils n’ont rien en commun. Maintenant, si vous voulez au travers des coalitions, arriver à dégager une politique commune, elle ne peut que se forger sur des aspects qui constituent le dénominateur commun.

Aujourd’hui, ce dénominateur commun, c’est que l’État de droit s’installe, faire en sorte que tous les éléments constitutifs d’un État de droit qu’on puisse les obtenir, faire en sorte que pour les élections, qu’on puisse avoir de bonnes conditions d’organisation de ces élections. Maintenant, au moment des élections, la grande question peut se poser au niveau des alliances politiques. Des gens qui ont des choses en commun qui peuvent mettre leur énergie en commun pour aboutir à un résultat déterminé. La coalition ne peut servir de base à une sorte d’alliance politique. Les alliances se forment sur des projets politiques, sur l’idéologie, sur beaucoup d’autres paramètres en jeu. Donc la base est faussée. On ne peut pas partir d’une coalition pour aller à une candidature unique. On ne peut pas aboutir à du résultat. Aussi faut-il noter que dans une démocratie normalement, si nous prenons la charte des partis politiques, tu ne peux arriver au pouvoir que par des élections, et un parti politique à une finalité.

Cette finalité, c’est la conquête et l’exercice du pouvoir. Mais dans la réalité des faits, est-ce que tous les partis doivent se déterminer par rapport à cette conquête du pouvoir ?

Il y a plusieurs types de partis. Il y a des partis de masse et des partis de cadre. Il peut y avoir aussi des partis tribunitiens qui se singularisent par des gens qui créent des partis et qui sont conscients de n’avoir pas assez de moyens pour conquérir pour l’instant le pouvoir. Alors, ils deviennent des partis tribunitiens pour dépendre des partis de masse qui sont limités dans leur discours, mais aspirent à la conquête de la magistrature suprême. Des sujets considérés comme tabous et non abordés par des partis de masse, les partis tribunitiens font forts de ne porter que des discours que les autres laissent de côté, des sujets qui fâchent. Ça été pendant longtemps le cas du Front National en France. Des partis d’extrême qui se disent, nous, on n’est pas populaire (en termes de militants ou d’électorat, ndlr), mais sont populaires dans les médias, nous portons des discours que les autres ne portent pas. Parce que pour le moment, nous n’aspirons pas aux suffrages. Aujourd’hui, on nous dit qu’il faut aller vers une candidature unique. Mais sur quelle base et de quelle manière, on peut aller à cette candidature unique ? Or, tout parti politique est créé pour pouvoir conquérir le pouvoir.

Conquérir le pouvoir, Me Tchassona, voulez-vous refaire l’expérience présidentielle ?

Comme je vous le dis, un parti politique, lorsqu’il se crée, aspire à conquérir le pouvoir. Donc, nous sommes en consultation, nos équipes travaillent sur le terrain. On convoquera un congrès et l’annonce sera faite dans les prochains jours. La date sera fixée parce que pour le moment, j’ai encore quelques missions à l’international et qui font qu’on n’a pas encore arrêté la date. On fera le constat et le congrès décidera si c’est opportun d’y aller ou non, mais nous travaillons sur cette question énormément.

Pour ou contre un 4e mandat de Faure Gnassingbé. Que dit le MCD ?

Disons la vérité au peuple togolais. Nous aurions pu empêcher cette candidature-là si nous avions pu obtenir les réformes de limitation de mandat depuis 2016-2017. Mais nous avons tout fait pour ne pas les avoir. Nous avons boycotté les dernières élections législatives, et une réforme a été faite qui limite les mandats à deux et qui ramène les élections à deux tours. S’il y a une possibilité que Faure ne soit pas candidat, elle relève de deux sphères. Une sphère personnelle, que lui-même se dise, j’ai eu cette chance de diriger ce pays pendant 15 ans. Les 15 années n’ont pas du tout été roses. Qu’est-ce que j’ai fait pendant les 15 ans ? Qu’est-ce que je peux encore faire que je n’ai pas su faire ? Est-ce que j’ai encore les moyens, est-ce que j’ai la latitude de faire davantage ? Est-ce que le front politique, le front social, le rejet du régime, m’autorisent encore à faire acte de candidature ? Ou, ce constat fait, je ne peux pas me faire raison de dire écouter, ça suffit, je laisse designer quelqu’un d’autre pour qu’au nom de ma formation politique, puisse faire acte de candidature. Ça c’est au niveau de la sphère personnelle. La deuxième sphère au niveau de laquelle la décision peut venir, c’est sa formation politique. Il est aberrant qu’une formation politique comme UNIR, anciennement RPT, avec tout ce qu’il regorge comme cadres, intellectuels et tout ce qu’ils ont, ne puisse, à un moment donné, dire écouter, on va encore envoyer quelqu’un pour faire l’expérience. Donc, c’est à deux sphères que la question doit se poser. Quand nous écoutons les Togolais, dire qu’il faut empêcher, je me pose des questions. De quelle manière pouvons-nous empêcher en dehors de ces deux questionnements, au niveau de la sphère personnelle de Faure et de sa formation politique ? Faut-il engager un combat ou une révolution comme le disent beaucoup ? Or une révolution ne se décrète pas. La meilleure des révolutions, c’est celle que les partis politiques préconisent aujourd’hui : travailler pour que les conditions soient bonnes.

Que les Togolais prennent conscience qu’en réalité, si ce régime perdure, c’est qu’ils sont en partie responsables. Qu’ils cessent d’écouter les discours défaitistes, décourageants qui font qu’ils s’abandonnent à la fatalité, disant que les jeux sont déjà faits alors que rien n’est fait. Rien ne vaut le vote, rien ne vaut la volonté populaire. Cette volonté populaire peut s’exprimer par la mobilisation de l’ensemble du corpus togolais. Pour le recensement électoral, que tout le monde aille prendre sa carte d’électeur et qu’on cesse ce jeu malsain d’abstention au moment du vote. Même s’il a une vingtaine de candidatures qui s’exprime, parmi la vingtaine de candidatures, il y aura, un ou deux qui capteront l’attention des Togolais. Il y a de fortes chances qu’on puisse créer le miracle en 2020.

Me Mouhamed Tchassona Traoré, merci C’est moi…

Source : Journal La Manchette – N°085 du Mercredi 30 Octobre 2019

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