lundi, mai 23, 2022

CITE AU QUOTIDIEN: « JE LÈVE LES YEUX VERS LES MONTAGNES, D’OÙ LE SECOURS ME VIENDRA-T-IL ? »

CITE AU QUOTIDIEN: « JE LÈVE LES YEUX VERS LES MONTAGNES, D’OÙ LE SECOURS ME VIENDRA-T-IL ? »
Maryse QUASHIE et Roger Ekoué FOLIKOUE

Par Maryse QUASHIE et Roger Ekoué FOLIKOUE
Le 11 avril dernier, nous avons appris que la conférence sur les transitions politiques en Afrique de l’ouest, prévue sur le 21 avril, a été reportée à une date ultérieure. Même si nous n’avons pas de réels indices sur les impacts d’une telle initiative, le thème semblait être accrocheur au regard des problèmes de la sous-région et de tout le continent. Car réfléchir sur les transitions politiques en Afrique, c’est être conscient que quelque chose n’a pas très bien marché et qu’il faut passer à autre chose ; c’est admettre la nécessité du passage d’un point A à un point B ; c’est enfin reconnaître l’existence d’un malaise fondé sur un mal-être qui exige des solutions pour aller vers un mieux-être.

Dans ce sens, l’exigence d’une transition est la prise en compte de l’aspiration des hommes et des femmes en quête d’un mieux-vivre dans une communauté, dans un État et dans un espace sous-régional ou continental. Qui peut dire que la sous-région et toute l’Afrique n’en ont pas besoin ? Le report d’un tel évènement, qui ne peut plus se réduire, en aucun cas, à un simple évènement médiatique, prolonge le statu quo qui est toujours source d’interrogations et parfois de désespoir même si c’est passager. Et comme un guetteur, des citoyens continuent à scruter les signes des temps avec cette phrase que nous voulons bien emprunter à l’auteur du psaume 121 : « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où le secours me viendra-t-il ? ».

On peut dire, au regard de l’histoire, que cette phrase du psalmiste rythme la vie de tout notre continent. Car déjà face à l’horreur de la traite négrière, les yeux étaient levés vers les montagnes pour la reconnaissance d’une dignité méprisée et bafouée et le répertoire très varié du Gospel témoigne de cette attente séculaire. Durant la période de la colonisation, temps de rudes épreuves où une partie du monde se donne comme mission d’apporter à notre continent Civilisation et Bonne Nouvelle du Christ, les yeux étaient encore tournés vers les montagnes et nous avons cru que la décolonisation et les indépendances seraient l’entrée sur la terre promise. Mais, comme l’écrit le philosophe KÄ MANA, dont la pensée milite pour la renaissance africaine, « pour l’avoir plus rêvée que pensée, l’indépendance en Afrique est devenue un cauchemar ». Le rêve, au sens noble d’utopie, est devenu un cauchemar. Et une fois de plus l’espoir n’est pas allé au bout.

« Je lève les yeux vers les montagnes, d’où le secours me viendra-t-il ? » continue donc son chemin et se retrouve de plus en plus sur les lèvres de plusieurs citoyens qui, dans différents pays, poursuivent leur chemin de croix sans un horizon sur la résurrection. Et dans cette vallée de larmes, les années 1990, avec les conférences nationales dites souveraines étaient apparues comme des oasis au milieu de la traversée du long désert. Il y avait des indices d’une possible occasion de faire changer les choses et de parvenir à la terre sainte mais hélas, l’égoïsme et surtout le désir de remplacer des hommes et des femmes sans changer les systèmes ont pris le dessus et c’est le retour au point de départ avec les yeux toujours levés vers les monts et collines à la recherche de ce qui peut nous élever vers un ailleurs synonyme d’une ère nouvelle.

Les promesses de la démocratie des années 1990, refusée par les autorités politiques qui avaient peur de ne plus rester au pouvoir dans le cadre d’élections démocratiques, se sont vite transformées en une machine de maintien de système de gouvernance. En effet celuici a juste été modifié en apparence, grâce à la trouvaille de l’organisation d’élections comme moyens modernes de conservation de pouvoir, notamment avec l’ingénieuse invention des Commissions Électorales dites Indépendantes. Et le rêve démocratique est devenu, depuis 1990, une arlésienne qui a pour nom démocratie africaine. Et dans ce processus qui se déploie dans le temps sans créer de réelle dynamique de transformation, valorisant le potentiel des peuples africains, 2020 a été une année où les yeux sont tournés encore plus vers les monts et collines, car les différentes et multiples élections n’ont pas dérogé à la règle du maintien de l’identique, par l’art de se présenter autrement sans changement de fond. L’espoir perd ses ressorts devant la théorie des modifications constitutionnelles et le virus du troisième et quatrième mandats.

1960 à 1990 et 1990 à 2020 ont été deux séries de trente années de yeux levés vers les montagnes avec des occasions ratées et on dirait qu’une série a recommencé en Afrique alors que, partout ailleurs, coulent le lait et le miel que nous allons chercher comme d’éternels consommateurs, comme un continent sans imagination.

A la phrase je lève les yeux vers les montages, d’où le secours me viendra-t-il ?, le psalmiste a répondu «Le secours me vient du Seigneur, Lui qui a fait le ciel et la terre ».
Qui peut dire que les Africains ne sont pas profondément religieux ? Au contraire, Dieu est convoqué dans notre vie publique à tout instant. Le recours au Transcendant est une réalité et c’est ce qui distingue, d’ailleurs, le contient africain de l’Occident qui a relégué la religion dans l’espace privé. Dieu habite notre espace politique sans problème ; les autorités politiques peuvent demander, sans difficultés, des cultes, des messes et des cérémonies à telle ou telle occasion et c’est bien que ce soit ainsi. Il y a un vivre-ensemble des religions dans l’espace public laïc (espace de tolérance). Et comme tel est le cas, pourquoi ces diverses confessions ne sont-elles pas des sources de vie pour une transformation profonde pour nos sociétés en Afrique?

En cette année 2022, il y a un évènement qui peut nous servir d’indice. En ce mois d’avril les chrétiens ont célébré la Pâques, c’est aussi le mois du Ramadan pour les musulmans et c’est également le mois de la Pâque juive. Toutes ces religions du livre, qui sont sur le continent, célèbrent le passage de la mort à la vie en ce même mois et partagent leur joie avec tous les citoyens des autres religions (traditionnelles et autres). Que peut alors signifier « le secours me vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » pour un continent en crise et en perte d’espérance?
Au regard de la conjonction des célébrations à laquelle nous venons de faire allusion et au regard des valeurs africaines véhiculées par nos différentes religions traditionnelles, l’élément fondamental est la re-découverte de la FRATERNITE, une fraternité qui se fonde sur la valeur de la vie humaine, une réalité sacrée. Savoir que chaque vie humaine est sacrée conduit au respect des autres et interdit de porter atteinte à leur vie. Cette valeur reconnue en Afrique ne date pas d’aujourd’hui ; elle existe avant l’arrivée des missionnaires.
Ainsi l’article 5 de la Charte de Kurukan Fuga (1236) stipule : « Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique » et « en conséquence, aucun différend… ne doit dégénérer, le respect de l’autre étant la règle » (Article 7).

Si la fraternité est vraiment une valeur africaine, pourquoi continuons-nous, en Afrique, à instrumentaliser les ethnies en créant des situations d’affrontements au lieu de cultiver la complémentarité issue de l’acceptation de la diversité ? Si la fraternité est notre valeur, pourquoi la relation parti au pouvoir et opposition est devenue une relation entre des ennemis et on cherche à détruire, à abattre l’autre ? Si la fraternité est notre valeur, pourquoi faire souffrir l’autre, le torturer, le jeter en prison sans que nos consciences en soient dérangées, sont devenues des pratiques courantes ? Si la fraternité est vraiment notre valeur, pourquoi, depuis des décennies, est-il impossible d’organiser de véritables assises pour chercher ensemble les causes des différents blocages dans nos États ?
De fait, nous sommes dans des sociétés bloquées à cause des différentes crises qui ne sont jamais acceptées comme telles, ce qui ne contribue pas à la libéralisation des énergies, des compétences et des initiatives.

Dans cette fraternité à retrouver, un élément apparait comme fondamental pour l’avènement d’un nouveau souffle, c’est le pouvoir. Quand on analyse les différentes
situations de crise dans notre pays et sur le continent, l’élément constant qui apparaît comme problématique c’est la conception et l’exercice du pouvoir. Et on cite à dessein la phrase de St Paul «toute autorité vient de Dieu ». Mais prend-on le temps de voir comment cette autorité de Dieu s’exerce-t-elle ? Un passage de la Bible peut aider pour la réflexion : « Les rois des nations commandent en maîtres. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, le plus grand d’entre vous, doit prendre la place du plus jeune, et celui qui commande, la place de celui qui sert. »
Ce passage montre la conception et la pratique du pouvoir non comme domination mais comme service.
Pour notre part, nous sommes convaincus que la conception du pouvoir comme service dans l’optique d’une fraternité à cultiver, en levant les yeux vers le Transcendant qui a encore une place dans nos différents espaces, peut être une vraie chance pour une Afrique toujours en attente d’une ère nouvelle. L’artiste sénégalais ISMAËL LO nous y invite : « Africain, d’ici ou d’ailleurs nous sommes tous des enfants d’Afrique… »

citeauquotidien@gmail.com

Lomé, le 22 Avril 2022

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