mercredi, octobre 5, 2022

Cité au quotidien: Repensons l’Afrique

Cité au quotidien: Repensons l'Afrique
Maryse QUASHIE et Roger Ekoué FOLIKOUE

Par Maryse QUASHIE et Roger Ekoué FOLIKOUE
Avec la fin du procès de Thomas SANKARA, le 6 avril 2022, une page vient de se tourner non seulement pour les Burkinabé mais aussi pour les Africains. En effet, ils vont pouvoir examiner en toute sérénité la pensée politique de cet homme qui a marqué l’histoire du continent. Il sera désormais possible de mettre sa pensée en perspective avec celle produite par tous ceux qui, à travers des analyses diversement orientées, se préoccupent du devenir de notre continent.

Il y a d’abord tous ces ouvrages qui tentent de poser un diagnostic. Ainsi en est-il de René DUMONT, qui dès 1962 s’interrogeait sur les choix de la période postindépendance dans son ouvrage « L’Afrique Noire est mal partie », de l’interrogation de KÄ MANA sur la durée de vie de ce continent (L’Afrique va-t-elle mourir ?, 1991), ou de la mise en accusation de certains acteurs « l’Afrique malade d’elle-même » Tidiane DIAKITE 1987, « l’Afrique malade de ses hommes politiques » Robert DUSSEY 2008. Que faudrait-il garder de tout cela?
L’Afrique qui se présente comme le continent de la misère et du désespoir, le continent qui n’a pas réussi son décollage économique, le continent de la crise politique récurrente due à la présence de pouvoirs autoritaires et donc non démocratiques, le continent du gaspillage de l’argent public, le continent de l’injustice sociale résultant de la mauvaise répartition des richesses d’une part et de l’exploitation inique des ressources au profit d’une minorité, etc. ?

Comment aller jusqu’à penser avec Carlos LOPEZ que « l’Afrique est l’avenir du monde » (2021) ? C’est peut-être dans ce sens qu’il faudra lire et écouter Thomas SANKARA qui disait en 1985 : « Vous ne pouvez pas accomplir des changements fondamentaux sans une certaine dose de folie. Dans ce cas précis, cela vient de l’anticonformisme, du courage de tourner le dos aux vieilles formules, du courage d’inventer le futur. Il a fallu les fous d’hier pour que nous soyons capables d’agir avec une extrême clarté aujourd’hui. Je veux être un de ces fous. Nous devons inventer le futur. »

Inventer le futur oui, mais, reconnaissons-le cela ne pourra pas se faire sans tenir compte du passé et du présent. En effet, il est indispensable de regarder ce continent qui a subi les affres de l’esclave et l’humiliation du colonialisme au point qu’Aminata TRAORE parle de « L’Afrique humiliée » (2011). Pour autant il ne s’agit pas de se lamenter sur des souffrances qui ont traversé des siècles mais d’examiner avec lucidité ses multiples plaies et blessures qui ne veulent pas guérir, de manière à libérer les Africains pour qu’ils se mettent à construire leur avenir. (« L’Afrique au secours de l’Afrique » de Sanou MBAYE, 2010 et « L’Afrique au secours de l’Occident » d’Anne-Cécile ROBERT, 2008)

Ainsi le point de départ d’une démarche qui demande à la suite de Samuel MATHEY « Et si on repensait l’Afrique » (2020) serait de notre point de vue de PANSER ses plaies.
Comment ? En partant du constat que ce qui constitue la principale blessure de l’Afrique c’est de ne plus croire en elle-même. Tout son passé, présenté d’une certaine manière, lui fait croire qu’elle n’est capable de rien, qu’elle doit vivre dans un mimétisme constant, toujours tournée vers l’extérieur pour y trouver des solutions tant politiques qu’économiques.
Le demi-siècle qui a suivi les indépendances l’a encore plus enfoncée dans le manque de confiance en soi, avec les échecs successifs des régimes à parti unique (1960-1990), suivis des fausses démocraties sur fond d’élections non fiables (1990-2020).
Mais surtout comment empêcher ses fils et filles de penser qu’il n’y a plus aucun espoir lorsque les puissances de l’extérieur se liguent avec certains hommes et femmes politiques d’Afrique, avides de gains et de pouvoir au point de brader non seulement les richesses mais la liberté et la dignité de leur continent ?

En fait ce qu’il faudrait pour panser les plaies de l’Afrique, de manière à ce qu’elles commencent à guérir, c’est lui redonner de l’espoir en doses suffisantes pour qu’elle ne soit pas détruite par ses blessures , mais aussi des doses calculées pour qu’elle ne se déconnecte pas du réel pour s’enfoncer dans les nuages comateux des rêves qui poussent à l’inaction.
Pour notre part, nous pensons qu’il s’agit avant tout de faire croire à l’Afrique qu’elle est aussi le continent de l’espoir d’abord à cause de la richesse de son sous-sol, du soleil source inépuisable d’énergie, de ses immenses terres encore en friches, etc., bref à cause de ses richesses naturelles.
Mais aussi et surtout, ce qui est sûr, c’est que, si l’Afrique est terre d’espérance, c’est à cause des jeunes qui constituent la majorité de la population. Par conséquent, repenser l’Afrique c’est relever en tout premier lieu le défi de l’éducation. Une éducation en crise…

C’est alors en matière d’éducation que nous devrions suivre les conseils de Thomas SANKARA, inventer le futur en osant être fous.
Mais avant de repenser l’éducation, il y a un préalable indispensable : revenir à notre histoire mais aussi à nos légendes et contes, à notre culture pour y trouver les femmes et les hommes modèles rejetés d’abord par la colonisation et ensuite par nous-mêmes. Cette activité de recueil de figures, permettra de donner aux jeunes des images d’Africains ayant réussi leur vie par eux-mêmes, des images positives auxquelles s’identifier pour prendre des forces avant de se lancer dans l’invention de leur propre futur. Pour cela tous les moyens sont bons mais la force des activités artistiques est remarquable dans ce sens: théâtre, musique, arts graphiques, etc. Ce qu’il faut faire, comme remarque, c’est que nous pouvons commencer cela dès à présent sans attendre.

Revenons-en à l’éducation scolaire : pour la réformer, il ne s’agit pas de penser en tout premier lieu à des structures, des dispositifs, des curricula et des parcours de formation car il s’agit de former des personnes aptes à inventer et donc ce n’est pas d’abord les dispositifs qui donnent cela , c’est l’orientation donnée à toute l’éducation.

En effet, dans notre contexte, il faut que la formation scolaire aille plus loin que ce qu’elle fait habituellement, il faut qu’elle comporte l’initiation à la créativité, qu’elle produise des personnes dotées d’autonomie par rapport aux formateurs et formatrices (pour ne pas devenir de simples suiveurs) mais surtout d’autonomie par rapport aux modèles. C’est ainsi que les personnes formées deviendront source d’innovation. Or, les études montrent que les innovateurs sont des personnes qui sont en rupture avec l’ordre établi. Nous ne parlons pas ici de désordre social mais de décentration par rapport aux modèles sociaux classiques. Nous avons eu des exemples de situation qui font naître des innovateurs au début de la pandémie du COVID-19, lorsque les Africains ont cru comprendre que les Occidentaux étaient déboussolés devant cette nouvelle maladie : leur créativité a alors fait un bond car ils n’étaient plus obligés de s’en référer au modèle qui dit que toutes les
solutions viennent de l’Occident.

Bien évidemment, cette orientation de la formation ne représente rien de nouveau dans la pensée pédagogique contemporaine, mais dans la pratique pédagogique en Afrique, il n’en est pas de même : à l’école on apprend surtout à intérioriser des modèles tout faits, et c’est ce qui se passe aussi parfois à la maison mais surtout dans la sphère sociopolitique où l’individu est étouffé lorsqu’il essaie de porter une parole nouvelle.

Pourtant, il existe un endroit où on peut s’habituer à se détourner des modèles tout faits, c’est l’UNIVERSITE à condition que les universitaires acceptent de former des jeunes qui inventent une autre Afrique. Pour cela, loin de se poser en références indétrônables, il leur faudra mettre en place des situations d’enseignement-apprentissage qui optent pour la présentation des contenus en insistant non sur les résultats, théories ou lois, mais en recherchant les processus qui ont amené aux résultats, sur la résolution de problèmes. « Réussir l’Afrique » (cf. KÄ MANA, 2013) n’est possible qu’à condition qu’elle soit au cœur de nos préoccupation et donc qu’elle soit Notre projet.
La question fondamentale qui se pose est alors celle-ci : Sommes-nous prêts à inventer l’Afrique en voyant les jeunes comme des porteurs de solutions ?

La crise de l’éducation dans notre pays et sur notre continent doit nous interpeller. Il faut une éducation de qualité qui suppose non seulement des cadres, des salles mais aussi des enseignants de qualité avec de bonnes conditions de vie et de travail. Il faut des centres d’excellence, des écoles, des centres d’apprentissage, des universités qui donnent envie de se former et d’innover. Si l’éducation doit devenir une priorité dans notre pays et sur notre continent, elle ne peut plus être le lieu de politique politicienne où on utilise la ruse avec des promesses toujours non tenues et renvoyées à plus tard. Re-penser l’Afrique c’est la re-inventer.

citeauquotidien@gmail.com

Lomé, le 08 Avril 2022

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