Kako Nubukpo appelle à revoir le modèle de croissance en Afrique

Kako Nubukpo appelle à revoir le modèle de croissance en Afrique
Kako Nubukpo. © RFI

 

« L’Urgence africaine. Changeons le modèle de croissance » (Éd. Odile Jacob)… C’est le titre du nouvel essai que vient de publier l’économiste togolais, Prof. Kako Nubukpo. L’ancien fonctionnaire de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), connu pour son combat contre le franc CFA, signe dans cet ouvrage un texte qui invite à abandonner un certain nombre d’idées reçues sur le continent. Il interpelle surtout les gouvernants africains sur la façon dont leur politique économique doit prendre en compte la volonté des populations. Reçu ce mercredi matin dans l’émission « Invité Afrique » sur RFI, l’ancien ministre de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques du Togo revient en détails sur ce qu’il pense du discours des dirigeants africains « sur l’émergence africaine ».

Dans « L’urgence africaine », vous tordez le cou à plusieurs idées à la mode sur l’Afrique. Et vous dites notamment que « le discours sur l’émergence africaine est une sorte d’illusion »…

Kako Nubukpo : Oui. C’est-à-dire que l’Afrique se transforme certes, mais pas aussi vite, ni aussi bien qu’on le souhaiterait. Et le discours sur l’émergence sert d’une part à donner espoir aux populations, d’autre part à attirer des investisseurs étrangers ; et enfin, il permet de donner de la légitimité au travail des dirigeants en termes de performance économique.

Vous dites dans le livre « C’est la dernière trouvaille sémantique de dirigeants africains en perte de légitimité »…

Oui. Quand vous observez nos pays, vous vous rendez compte que la demande sociale est très importante, mais qu’en face, les politiques publiques n’arrivent pas du tout à assumer cette demande sociale qui est liée à la forte démographie africaine.

Pourquoi avoir choisi ce titre« L’urgence africaine ». Qu’est-ce qui, selon vous, fait urgence dans la situation du continent ?

J’ai l’impression que c’est la première fois depuis très longtemps que ce qui se joue en Afrique peut avoir un impact sur la stabilité, non seulement de l’Afrique, mais du monde entier. Et je n’ai pas toujours l’impression que cette urgence est bien perçue. Je le rappelle, il n’y a que 300 kilomètres entre les côtes libyennes et les côtes italiennes. C’est très vite fait.

Pour vous l’urgence, c’est l’urgence qu’il y a pour le reste du monde à comprendre ce qui se passe en Afrique ?

Exactement. Mais c’est aussi l’urgence pour les dirigeants africains de se rendre compte qu’ils ne doivent des comptes au final qu’à leurs populations. On a l’impression souvent que nos dirigeants rendent compte aux Occidentaux, aux Orientaux. Vous voyez le rythme des sommets : sommet Russie-Afrique bientôt au mois d’octobre à Sotchi, sommet Japon-Afrique, on vient [d’avoir] la Ticad [Tokyo International Conference on African Development -Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique-fin août 2019], sommet Chine-Afrique, France-Afrique à Bordeaux au mois de juin 2020… Et ils ne rendent pas compte aux populations.

Mais est-ce qu’ils ne sont pas simplement en train de chercher des partenariats avec ces puissances étrangères ?

Le développement est un processus endogène. On ne peut pas passer sa vie à aller chercher des investisseurs alors qu’on a tout sur place. On a les matières premières, on a la jeunesse, on a même les terres. Il suffit de mettre tout ce monde au travail. Au lieu de continuer d’exporter les matières premières, sans transformation, comme nous le faisons depuis 60 ans, et même plus, nous devrions rentrer dans un autre modèle, c’est-à-dire transformer les matières premières sur place. Ça va nous permettre de créer des emplois, de la valeur ajoutée, des revenus qui vont servir la demande pour une population dont la taille double tous les 25 ans à l’heure actuelle.

Vous portez dans ce livre un regard très critique sur les politiques publiques qui sont déployées à l’heure actuelle en Afrique. Vous dites notamment que « les politiques sur la bonne gouvernance n’ont pas permis d’améliorer les situations économiques africaines parce que les réformes qui ont été adoptées ne touchent pas aux vrais ressorts de la mauvaise gouvernance ». Quels sont ces vrais ressorts ?

Il y a un problème d’absence de légitimité de beaucoup de dirigeants. N’ayant pas été bien élus, ils ne se sentent pas obligés de rendre compte à ceux grâce auxquels ils sont au pouvoir. Quand les dirigeants ne sont pas légitimes, il y a une frénésie d’accumulation pour après. Malheureusement, l’histoire nous apprend qu’après, ils sont rarement en capacité de profiter de ce qu’ils ont mis de côté. Donc à partir de là, il faut expliquer aux populations pourquoi la recherche de l’intérêt général est quelque chose qui va servir à tout le monde sur le moyen long terme. Pourquoi il ne sert à rien d’essayer de s’enrichir à tout prix, tout de suite, parce que finalement collectivement, nous nous appauvrissons.

Et qu’est-ce qu’on pourrait faire justement pour combattre cette mauvaise gouvernance ?

Déjà, il faudrait des élections libres et transparentes en Afrique.

Quel rôle doit jouer l’agriculture dans un autre modèle de croissance africaine ?

Ce qu’on observe en Afrique, c’est que la majorité de la population est rurale, vit de l’agriculture, mais la productivité agricole est très faible. Ce qui fait qu’on n’arrive pas à sortir du cercle vicieux de la pauvreté. Donc, l’enjeu pour l’agriculture africaine, c’est d’abord nourrir l’Afrique, et ensuite permettre à des bras dont on n’aurait plus besoin dans l’agriculture de basculer vers le secteur secondaire pour permettre l’industrialisation de l’Afrique.

Et comment peut-on arriver à ce résultat-là ?

En faisant ce que moi j’appelle « du protectionnisme éducateur ». C’est-à-dire qu’on ne peut pas continuer de tout importer. Je vous donne l’exemple du coton. Aujourd’hui, nous ne transformons que 3% de la fibre de coton que nous produisons. Alors que vous avons une jeunesse qui augmente. Nous serons 2 milliards en 2050. Et là vous avez un marché pour vêtir les gens, pour les habiller. Même si on décidait simplement que c’est l’industrie textile africaine qui va permettre d’habiller les écoliers africains, on aurait déjà un marché captif. Mais là, ce que nous faisons c’est que nous exportons toute la fibre de coton et nous importons les friperies occidentales, les tee-shirts chinois… Donc aujourd’hui, ce que nous observons c’est que la transformation structurelle de l’Afrique se fait de façon bizarre. Certains auteurs comme Dani Rodrik ont parlé de « transformation structurelle inversée » suite à une désindustrialisation précoce, issue de l’ajustement structurel. C’est-à-dire que nous quittons le primaire pour aller vers le tertiaire, donc les services, en sautant le secteur secondaire. Quand vous étudiez la structure productive des économies africaines, vous voyez que vous avez un grand secteur primaire, un grand secteur tertiaire, mais vous avez un petit secteur secondaire.

C’est un problème ?

Oui, parce que c’est dans le secondaire qu’on transforme les matières premières. Donc on crée les emplois.

Justement dans votre livre, vous préconisez une « industrialisation arc-en-ciel ». Que voulez-vous dire ?

C’est le fait d’utiliser toutes les filières porteuses à l’heure actuelle, l’économie bleue donc l’économie maritime, l’économie verte, tout ce qui renvoie à l’économie mauve, c’est-à-dire la culture, et puis le numérique dont je parle également.

Votre combat contre le franc CFA est connu. Vous consacrez d’ailleurs un chapitre complet aux problèmes que pose cette monnaie. Vous parlez des « derniers jours d’un condamné ». Comment est-ce que la sortie du franc CFA s’intègre dans ce modèle que vous avez établi ?

Il y a deux enjeux par rapport à la monnaie. Clairement, l’enjeu de compétitivité pour gagner des parts de marché à l’international, et l’enjeu de financement pour avoir des taux d’intérêt suffisamment faibles pour avoir des activités génératrices de revenus. Et ces deux éléments me semblent ne pas être au rendez-vous avec le franc CFA, d’où le combat que nous sommes d’ailleurs en train de gagner, puisque les chefs d’Etat pensent déjà à des alternatives.

Avec notamment l’éco, le nom de cette nouvelle monnaie…

Avec notamment l’éco. Il ne faudrait pas reproduire les mêmes erreurs. Il nous faut une monnaie qui nous permette d’être compétitifs à l’export, donc pas une monnaie forte comme le franc CFA qui est arrimé à l’euro. Et il nous faut une monnaie qui nous permet d’avoir des taux d’intérêt très bas pour financer l’émergence économique. Je crois que, si on part sur cette base, on peut construire une intégration monétaire au service de la majorité des populations.

Concernant maintenant l’intégration économique pure, vous êtes très critique sur la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLEC, qui a été mise sur les rails par l’Union africaine au sommet de Niamey en juillet dernier. Vous êtes dubitatif sur ce que cette ZLEC peut apporter à l’Afrique ?

Oui, parce que ce que j’observe, c’est beaucoup de débats purement techniques alors que l’enjeu est d’abord un enjeu de vision. Pourquoi veut-on faire une zone de libre échange continentale ? Parce qu’il y a beaucoup de choses qu’on pourrait faire déjà au niveau national ou au niveau sous régional qu’on ne fait pas. Donc par quel miracle voudriez-vous que ce qu’on n’arrive pas à faire à de micro échelles qu’on le réussisse à des macro échelles ? Parce qu’à des macro échelles, vous avez des coûts de transaction encore plus importants. Il vous suffit de faire un tour dans les pays africains, vous n’avez pas l’impression que ces États ont signé des accords de libre circulation des personnes et des biens. Le nombre de douanes internes que vous avez est tout simplement ahurissant. Donc quand on parle d’une zone de libre échange au niveau continental, permettez-moi de douter. Sur le principe, je suis d’accord. Mais, c’est l’effectivité qui pose problème. Puis, l’économiste que je suis est quand même sensible à cette croyance que c’est le marché qui va tout déterminer. On ne parle pas de production là. On ne parle pas de transformation. S’il n’y a que le marché, le marché sera pris par le reste du monde. C’est pour cela que je suis dubitatif.

« Changeons de modèle de croissance », dit le sous-titre de votre essai. Comment définiriez-vous en quelques mots le modèle de croissance vers lequel l’Afrique doit se diriger ?

Un modèle de croissance pour une prospérité partagée. Aujourd’hui, en Afrique, vous avez une petite élite rentière, prédatrice, qui est connectée à la mondialisation, qui s’en sort très bien, peut-être même mieux que les Occidentaux. Et vous avez des centaines de millions de gens, notamment des ruraux, qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Donc il y a un enjeu non seulement de création de richesse, mais aussi, et surtout de répartition équitable de la richesse. Il faut construire des Etats dans lesquels les populations puissent être sûres d’avoir une communauté de destin.

Il faut plus de débats, plus de programmes ?

Plus de débats, plus de programmes, plus de transparence, plus de redevabilité, plus de contrôle citoyen de l’action publique. Et ensemble, nous pouvons construire les chemins d’une prospérité partagée. Ce n’est pas très compliqué, mais il faut avoir les gens avec soi. Le développement, c’est d’abord la confiance. Aujourd’hui, on a l’impression que les dirigeants vivent leur histoire et que les peuples vivent leur histoire. Il faudrait que ce soit la même histoire si on veut vraiment se développer.

Source : RFI

 

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