Lettre ouverte à M. le Président du Togo : Osons dire la vérité à Faure Gnassingbé

Lettre ouverte à M. le Président du Togo : Osons dire la vérité à Faure Gnassingbé
Faure Gnassingbé

Monsieur le Président, permettez-moi de commencer par une vertu que vous revendiquez et qui est bien rare de nos jours chez les grands hommes : la simplicité. Ceux qui s’en prévalent doivent l’incarner. On pourrait penser que vous incarnez la simplicité comme vous tentez de le faire croire à votre peuple mais en réalité, vous n’êtes pas aussi simple, je dirais même plus : vous êtes plus que complexe.

Monsieur le Président, permettez-moi de vous dire une chose : Que vous soyez simple ou pas, tyrannique ou démocrate cela ne change rien, si vous m’opprimez, vous « êtes l’ennemi contre lequel je dois lutter » pour ma liberté et mes droits.

Monsieur le Président, je suis un jeune qui, comme beaucoup d’autres avait cru en vous lorsque vous étiez arrivé au pouvoir en 2005, en dépit du contexte controversé dans lequel vous êtes passé de l’assemblée nationale à la présidence de la république. Je faisais partie de ces gens qui ont cru en vous parce qu’ayant confiance dans le double rôle du pyromane, capable d’être pompier pour éteindre l’incendie qu’il a contribué à déclencher. Comme aussi un jeune amoureux trop longtemps déçu par sa vie sentimentale et qui retrouve sa foi lorsqu’arrive la saison des amours, j’ai cru que vous étiez l’amant.e idéal.e (rires).

Je sais M. le Président, que je n’étais pas le seul jeune à avoir cru en vous et vous avoir soutenu en faisant campagne pour vous depuis 2005. Nous vous avions renouvelé notre confiance en 2010 avant de nous rendre compte que nous nous sommes trompés.

Permettez-moi donc de vous dire M. le Président, que par ma modeste contribution je vous ai fait élire, abstraction faite des diverses contestations qui ont émaillé votre élection. Je ne le regrette pas, je suis juste déçu. La multitude de jeunes qui a mis ses espoirs en vous a elle eu aussi tort de vous avoir soutenu ? Combien parmi eux sont-ils morts violentés dans les rues par vos sbires ? Combien de ces jeunes déçus par vous sont morts dans le désert Lybien à la recherche d’un mieux-être que vous n’avez pas su leur offrir malgré vos promesses ? Combien M. le Président, combien de jeunes depuis votre arrivée sont-ils mort de désespoir ?

M. le Président, je ne suis animé ni de haine, ni de ressentiment. Avec la haine, nos vies sont dérisoires dit-on. La haine et le ressentiment, je vous les laisse, oui je les laisse aux esprits faibles et à leurs cohortes de sbires criminels qui n’hésitent pas un seul instant à tuer, à chaque fois que leurs sièges sont menacés, à chaque fois que la vérité occupe l’espace public et cherche à faire valoir ses droits sur le mensonge, la turpitude, le clientélisme. Je laisse cette haine à ceux dont le bon sens hurle les actes. Vous dire que vous n’avez pas de cœur, c’est vous faire un grand honneur. Cela aurait comme sens que vous l’aviez eu un jour et que vous l’aviez perdu entretemps. Mais non, en voyant vos sournoiseries, je ne pense pas que vous l’ayez eu un jour. Vous tentez de vous présenter comme un travailleur dans l’ombre mais hélas ! Est-ce la faute à votre entourage ? Je ne saurais le dire. Mais comme c’est vous la tête et que la responsabilité ne se partage pas, c’est à vous que je vais m’adresser car comme le disait si bien Pierre Fatio, « il est bien permis aux mains de redresser la tête quand elle penche ».

Permettez-moi M. le Président, de saluer votre courage ! Oui il faut être courageux pour vouloir se mettre tout un peuple à dos au XXIe siècle. Il faut être vraiment courageux, à l’heure où le monde bouge dans tous les sens et change pour vouloir s’accrocher au pouvoir par tous les moyens alors que votre bilan qu’il soit social ou politique est plus que décevant.

Monsieur le Président, je ne suis qu’un jeune togolais épris de justice sociale, de démocratie, pas celle que vous et vos maîtres occidentaux avez édulcoré. Oui je dis « vous et vos maîtres » parce que dans la sous-région ouest-africaine, vous êtes nombreux à être des « valets de la France » ou encore, pour emprunter les mots au feu François-Xavier Verschave, « des gouverneurs à la peau noire ». La France pour vous récompenser de votre soumission, (suivons toujours François-Xavier), vous dit « Servez-vous dans les caisses publiques, confondez l’argent public et l’argent privé, bâtissez-vous des fortunes… mais laissez votre pays dans l’orbite française, laissez-nous continuer de prélever les matières premières à des prix défiant toute concurrence et de détourner une grande partie des flux financiers qui naissent là ¹». On est passé de la Françafrique à la Mafiafrique.

Permettez-moi M. le Président, de vous demander la nature de votre projet social. Existe-t-il ? Où voulez-vous conduire le peuple togolais et en particulier la jeunesse ? Cette jeunesse est-elle un fardeau, un poids pour vous ? Permettez-moi aussi Monsieur le Président de vous rappeler que je ne suis pas né avec une cuillère en or dans la bouche, contrairement à vous. Mais je ne vous envie pas et je ne suis pas contre votre cuillère en or. Vous ne l’avez pas choisi. Ce n’est pas non plus un droit, c’est une chance. Car comme l’affirmait si bien un ancien député français qui défendait les ouvriers de son époque en 1879, « …nul en venant au monde, n’a fait quelque chose d’antérieur qui lui fasse mériter un seul privilège sur les autres ²». Et l’article 11 de la Constitution Togolaise en son alinéa 2 dit expressément ceci :

« Nul ne peut être favorisé ou désavantagé en raison de son origine familiale, ethnique ou régionale, de sa situation économique ou sociale, de ses convictions politiques, religieuses, philosophiques ou autres ».

Monsieur le Président, tous ces jeunes togolais et moi-même n’avions pas choisi la pauvreté. C’est elle qui nous a choisi et nous l’avons accepté. Nous voulons juste plus d’équité, de justice, de liberté de pouvoir bénéficier des ressources de notre pays. On nous a fait comprendre à un moment donné de l’histoire que « la pauvreté est une richesse des peuples » et j’en étais convaincu à partir de mon expérience personnelle. Mais je me demande aujourd’hui pendant combien de temps la pauvreté va-t-elle encore être une richesse ? Permettez-moi Monsieur le Président de vous rappeler aussi que ma mère, une anonyme que vous et votre monde ne connaîtrez jamais, fut l’une des femmes, qui sans le savoir préservait l’environnement et la verdure de cette zone que votre défunt père appelait Lomé II. Ma mère, elle fut une marcheuse de la première heure pour l’ancêtre d’UNIR, le RPT. Mais qu’a-t-elle gagné ? Anonyme comme toutes ces femmes, elle est retournée d’où elle était venue sans laisser de traces, répondant à la formule du sage :

«Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ; Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés, Et de même, leurs enfants après eux ».

Voilà qui est bien annoncé et qui nous rappelle aussi les massacres de la lagune de Bè. Mais la jeunesse togolaise d’aujourd’hui ne veut pas croiser ses bras et se voir mourir, s’anéantir sans laisser de traces. Elle a soif de liberté, de justice et de démocratie. Elle ne répond qu’à l’injonction de l’article 45 de la Constitution :

« Tout citoyen a le devoir de combattre toute personne ou groupe de personnes qui tenterait de changer par la force, l’ordre démocratique établie par la présente constitution ».

C’est pourquoi elle ne vous laissera plus, ni vous ni qui que ce soit, confisquer son destin et son avenir. Elle ne laissera plus aucune opposition rabougrie prendre en otage ses désirs, puisque vous le savez : vous n’avez pas d’opposition à la hauteur de vos manigances. Nous avons un pouvoir dépourvu de toute vision d’intérêt général, une opposition qui manque de vision à long terme. Que d’intérêts particularistes défendus. Que de charlatans, de vendeurs d’illusion Vous êtes tous des loups pour vos concitoyens. Le peuple togolais est sacrifié sur l’autel de vos ambitions personnelles, sur la conquête et le maintien vaille que vaille du pouvoir. L’opposition se répète, le parti au pouvoir n’a rien à dire, « l’ennui est réciproque ».

Monsieur le Président, la mémoire de l’Histoire n’est pas « formatable ». Et elle nous édifie mieux et à bien des égards. Elle nous a montré que lorsqu’un ballon est gonflé à l’excès, lorsqu’il ne peut plus contenir l’air, il vous explose au visage. Aujourd’hui vous avez un peuple qui peut être identifié à ce ballon. Vous pouvez tout faire pour le contenir, mais soyez sans inquiétude, il arrivera un temps où vous n’y parviendrez plus.

M. le Président, l’histoire raconte que le peuple français dont le pain constitue un élément fondamental dans la vie de tous les jours voire même une identité, venait à en manquer à un moment. C’était inconcevable, car même le dernier des pauvres en France devait avoir du pain. La Reine mise au courant, dit une chose horrible qui parut comme un sacrilège. Il paraît qu’elle dit « qu’il [Le Peuple] mange de la brioche ». La suite on la connaît : le peuple guillotina son Roi. L’événement qui l’y conduit s’appelle la Révolution Française.

M. le Président, l’histoire, toujours elle, nous montre aussi qu’au XXe siècle, c’est encore un peuple, (italien), qui n’en pouvant plus des dérives de Mussolini, le fusilla et exposa son corps, celui de sa femme et de ses collaborateurs sur la place publique au vu et au su du monde entier . La question que je me pose très souvent : une violence en appelle-t-elle à une autre : Je ne suis pas pour cette théorie de vendetta certes , mais je suis capable de comprendre un peuple muselé depuis des décennies , un peuple qui n’a pas plus d’issue que de se révolter , et comme ce ballon gonflé à l’excès, cherche à libérer le trop plein d’air . Je suis aussi à même de le soutenir ce peuple, qui longtemps méprisé, noyé dans la servitude, le manque, la misère et qu’on abat lorsqu’il prend possession de la rue et de l’espace public. Ce peuple, il est aussi comme une âme, et j’ai le sentiment, M. le Président, qu’il vous a quitté.

M. le Président, vous avez des gens autour de vous qui connaissent très bien l’Histoire mais qui au nom de leurs intérêts personnels et égoïstes, sont devenus des aveugles volontaires ayant opté pour le mal. Vous, « bête » à sang froid, vous êtes entourés de ces fauves, de ces tueurs, vous faites tous partie de ce que j’appelle la secte des malfaiteurs .Vous assassinez vos jeunes frères qui ne cessent de vous dire sans relâche : « Là où nous nous couchons aujourd’hui, anéantis, les yeux voilés par les brumes de la mort, demain d’autres seront debout, plein de jeunesse et d’énergie ». Nous sommes de jeunes gens dont les esprits sont tournés vers l’avenir et qui combattent au présent. Nous ne voulons pas être maintenus dans une politique conservatrice et destructrice des espoirs de demain et de l’économie de notre pays. Tant que vous continuerez sur la même lancée, vous trouverez la jeunesse consciente debout comme un seul homme sur votre chemin. Vous allez tuer, torturer massacrer et certains parmi nous partiront, mais d’autres générations naîtront, jusqu’au jour où arrivera une génération qui vous dira à juste titre : « ça passe ou ça casse car le monde dans lequel nous sommes à présent n’a rien avoir avec le précédent ». Vous aurez alors atteint « le point de non- retour » que personne ne souhaite même à son pire ennemi.

M. le Président, je sais que lorsque vous lirez cette lettre, vous vous direz que ce que ce jeune raconte n’arrivera jamais au Togo. Peut-être avez-vous raison ou tort. La soif du pouvoir, son maintien et les turpitudes nous aveuglent souvent. Et aujourd’hui, il en existe des dirigeants comme vous qui ne croient qu’en leur pouvoir et leur armée et qui sont prêts à massacrer leurs frères jusqu’à ce qu’un beau matin ils soient surpris par les événements. Si les Burkinabès, les Gambiens, les Soudanais, les Tunisiens, les Algériens (…et j’en passe) en savent quelque chose, les Togolais en sont quant à eux conscients et attendent leur heure. Qui osera dire le contraire : En tous cas, pas les Français.

Monsieur le président, il parait que vous avez lancé récemment un projet national de développement. Pour cela, certains de vos ministres appellent sur les réseaux sociaux toutes les filles et tous les fils du Togo à contribuer à sa réussite. Mais permettez-moi Monsieur le Président de vous rappeler qu’on ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Ce projet est une bâtisse édifiée sur du sable mouvant. Comment voulez-vous mobiliser vos concitoyens, vos jeunes, autour d’un projet commun si à chaque fois vous usez d’entourloupes, de stratèges pour vous maintenir au pouvoir ? Comment voulez-vous que des gens puissent se sacrifier pour la réussite de votre projet alors que vous emprisonnez et tuez vos jeunes. Vous l’avez compris et l’histoire l’a démontrée ces dernières années, la jeunesse constitue un contre-pouvoir contre les potentats. Pour vous la jeunesse est un fardeau, un poids, un ennemi à éliminer. Vous parlez de la diaspora sans rien faire pour permettre à ceux qui veulent venir investir d’y trouver un cadre propice et rien n’est fait pour donner un avenir à nos jeunes frères qui restent au pays. Dites-moi, qui va former vos jeunes et vous vous allez les récupérer pour vos projets ? Je vous laisse le soin d’y répondre. De plus, vous êtes entourés de certaines personnes qu’on qualifie d’intellectuels, permettez-moi de vous dire qu’ils ne sont que des « intellectuels organiques » ou mieux : des « intellectuels tarés » comme dirait le regretté président Kérékou du Bénin. L’Afrique n’est-elle pas malade de ses hommes politiques ? Serait-elle aussi malade de ses « intellectuels organiques » ?

Permettez-moi Monsieur le Président de formuler une demande. Si vous voulez montrer votre bonne foi aux Togolais, commencez déjà à accorder une amnistie pleine et entière à M. Satchivi Foly.

Permettez-moi de vous rappeler un principe très simple. L’avenir dépend du présent dit-on. Alors, votre avenir aujourd’hui, celui de vos proches et de vos collaborateurs dépendra du respect que vous afficherez vis-à-vis du peuple togolais, de ce vivre ensemble que je vous exhorte à recréer. Eu égard à votre titre et en m’excusant pour la crudité de mon langage, veuillez recevoir Monsieur le Président l’expression de mes sentiments respectueux.

Touwoubè WISSI
« Si le mensonge est une force pour vous, un jour viendra où la vérité sera une défaite »

¹ François-Xavier Verschave, De la Françafrique à la Mafiafrique, Mons, Éditions Tribord, 2016, p.13.
² Antide Boyer (1850-1918) au Congrès ouvrier français. Séances du Congrès ouvrier socialiste de France, 3e session tenue à Marseille du 20 au 31 octobre 1879.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.