Togo, le défi de l’alternance…

Par Sena ALIPUI
Le 20 mars 2019, cela fait exactement un trimestre que sous le regard surpris de la CEDEAO, les Togolais se sont rendus aux urnes en rangs dispersés pour renouveler leur hémicycle.

Entre les regrets pour les uns, la satisfaction pour les autres et l’indifférence pour un nombre grandissant, l’élection du 20 décembre 2018 appartient désormais à l’histoire.

À l’orée de ce nouveau trimestre, le Togo fait face à d’autres défis notamment, l’augmentation de 3% du prix de carburant, la menace de reprise des hostilités des syndicats de l’enseignement, la mise en œuvre des réformes institutionnelles et constitutionnelles, l’organisation des élections locales et le sempiternel problème des dégâts causés par les pluies diluviennes.

À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, les différentes chapelles politiques affûtent leurs armes car les problèmes de pauvreté, le délitement du tissu social et la vie de plus en plus chère ne semblent pas trop préoccuper la classe politique qui ne s’entend sur rien, pas même sur le nom des sujets de désaccords.

Et pourtant depuis 1990, fatalement, l’histoire se répète… le parti qui rafle la mise lors des élections législatives, par tous les moyens, se fait proclamer vainqueur de l’élection présidentielle et ce n’est ni la CEDEAO, ni la Francophonie et encore moins le bon Dieu qui viendront changer cette donne…

En matière électorale au Togo, boycotter les élections, loin de résoudre quoique ce soit a tendance à alourdir la charge de travail de ceux qui ont cru bon de pratiquer la politique de la chaise vide… Nous en avons fait l’amère expérience en 2002 et n’avons pas fini de le regretter comme commencent à le faire nos jeunes frères qui s’y sont essayés en décembre 2018 malgré nos supplications et explications… Les conditions parfaites n’existent qu’au paradis; sur la terre des hommes, on travaille à améliorer ce que l’on a, on travaille à le parfaire.

Qui va donc sauver le Togo des élections non consensuelles?

Comment allons-nous relever le défi de l’alternance au Togo?

À prime abord, ces deux questions semblent bien curieuses dans la mesure où poser ces questions c’est y répondre… c’est-à-dire que les Togolais sauveront le Togo des élections non consensuelles et que c’est ensemble que nous relèverons le défi de l’alternance…

Comment arrive-t-on à créer les conditions qui permettent aux Togolais de relever le défi de l’alternance?

La première condition pour espérer prendre le train de l’alternance c’est de ramener la question de l’alternance du domaine de l’émotion au domaine de la raison, c’est de rompre avec la rêverie et de revenir à la réalité.

En effet, la question de l’alternance fâche au Togo car trop d’échecs ont résulté des tentatives de changer la donne et quiconque n’est pas d’accord avec les prophètes de l’alternance et de la démocratie est passé au bûcher des traitres de la République sans autre forme de procès ni possibilité d’avoir droit à un jugement équitable ou même droit à la parole.

Modérer son opposition ou aller à contrecourant de la démarche insurrectionnelle pour prôner le dialogue est un acte de haute trahison sanctionné au mieux par une peine d’invectives assaisonné d’un lynchage médiatique bien organisé qui n’a d’égal que l’aptitude du Togolais à braquer ses propres élections.

Pourtant la question de l’alternance relève plus d’une bonne préparation que d’incantations faites sous le coup de la lassitude ou de la colère. Ni la personnalisation du débat et encore moins l’instrumentalisation des institutions ou de la constitution à des fins personnelles ne règlent quoique ce soit.

L’alternance se prépare. Elle se prépare ensemble. Il faut créer un environnement propice à l’alternance et préparer la transition d’un système à un autre, d’un régime à un autre. Ce travail se fait ensemble et non les uns contre les autres.

Dans le cas du Togo, on ne peut pas vouloir instaurer un système démocratique et en même temps refuser de devenir démocrate.

Comment peut-on raisonnablement parler d’alternance au sommet de l’État lorsque l’alternance n’est pas une réalité dans son parti politique, dans son association et que dans son foyer on se comporte comme un véritable tyran?

Nous devons nous résoudre à devenir démocrate si nous voulons la démocratie car il n’y a pas de démocratie sans démocrates. Nous devons également privilégier une approche structurée et rationnelle pour mettre en œuvre une feuille de route qui étape par étape et dans le temps nous mènera à l’alternance plutôt que d’aborder chaque élection comme un jeu de loterie et espérer gagner le gros lot.

La deuxième condition pour raisonnablement parler d’alternance c’est de créer un environnement favorable à la démocratie. Pour cela, il ne s’agit pas seulement de changer les structures de gouvernance et apporter des modifications aux institutions existantes. Il faut intégrer et accepter les valeurs démocratiques au niveau de l’élite politique, économique et sociale et ensuite vulgariser les valeurs qui sous-tendent le libéralisme politique et économique dans la société Togolaise. Du droit à la propriété en passant par les droits de l’homme, l’équité entre les hommes et les femmes, l’inclusion des handicapés, les libertés individuelles, le droit d’entreprendre etc. C’est un ensemble de valeurs démocratiques qui doivent être disséminées au sein de la société Togolaise par la société civile et les partis politiques pour préparer et démocratiser les esprits. Dans un environnement défavorable aux valeurs démocratiques, la démocratie aura de la peine à s’enraciner et même si par hasard l’alternance est obtenue, elle ne sera pas durable car l’environnement est hostile à la démocratie.

La troisième condition pour espérer prendre de train de l’alternance, c’est d’apprendre à travailler en équipe et accepter l’autre malgré ses différences. Comment peut on gagner un match de football quand chaque joueur pense qu’il n’y a que lui qui soit apte à marquer des buts et que tous les autres joueurs à part son premier cercle de courtisans sont soient des incapables notoires ou des traîtres? Pour travailler avec les autres, il faut les accepter, il faut les valoriser, valoriser leur opinion et leur apport, les respecter en tant que collègue à part entière et voir comment mutualiser les efforts pour atteindre le même but. Dans une équipe, tout le monde ne peut pas être capitaine et tout le monde ne peut pas jouer la même position. Chacun, depuis sa position peut contribuer à l’atteinte du but et mérite donc respect et considération pour qu’il donne le meilleur de lui-même. Il n’y a donc aucun gain pour l’équipe à mal parler de ses collègues et de ses adversaires mais plutôt faire ressortir leur génie et leurs qualités qui nous permettront de trouver l’équilibre qui nous permettra comme équipe de marquer des buts et de remporter la partie. Le fait personnel, l’équation personnelle, ont de de moins en moins de places dans les équipes qui gagnent. Il faut également de la tolérance pour travailler avec les gens, vous ne pouvez pas être en train de critiquer et poignarder tous ceux qui vous ont nourri et ou travaillent avec vous et créer une ambiance négative et espérer que quelque chose de positif ou de bon en sortira.

En conclusion, comme citoyen aux prises avec des défis importants, nous devons faire une véritable introspection et nous demander comment allons-nous relever le défi de l’alternance?

La question de l’alternance est transversale à la société Togolaise. Elle concerne tant la majorité présidentielle que l’opposition, tant le riche que le pauvre, tant l’entrepreneur que le chômeur, tant la femme que l’homme, tant les fonctionnaires, les corps habillés que les agriculteurs dans leurs champs. Elle nous concerne tous car la vraie question n’est pas qui sera chef ou Président mais quel environnement créons-nous, ensemble, pour asseoir notre démocratie?

On ne peut vouloir participer à une compétition électorale et se donner le droit de choisir ses adversaires. Le seul combat qui vaille, c’est un combat pour s’assurer des conditions de transparence de la compétition et de l’intégrité des mécanismes de recours. La vérité des urnes doit être un principe sacrosaint de la démocratie que nous voulons instaurer…Un changement de paradigme et de mentalités s’impose…Il faut démocratiser les esprits et faire primer l’intérêt général sur les intérêts particuliers comme le disait le très vénérable Houphouët Boigny.

Il nous faut accepter de devenir démocrate, accepter/intégrer les principes démocratiques, il nous faut créer un environnement favorable à l’enracinement des valeurs démocratiques et apprendre à travailler ensemble et à nous accepter les uns les autres. Il nous faut promouvoir des valeurs qui sont à la fois en harmonie avec qui nous sommes, des valeurs en harmonie avec nos traditions et avec les exigences de la mondialisation et son corollaire que sont le libéralisme politique et économique.

Dans la recherche du bien du plus grand nombre, nous devons aller au-delà de la raison du plus fort et des équilibres mécaniques et arithmétiques, pour, par les voies du dialogue, de la concertation, de la tolérance et de la bienveillance rechercher un équilibre, qui permette au Togo de mettre en place une démocratie libérale et une économie et marché dans laquelle l’alternance ne sera pas un rendez-vous de la mort mais un symptôme de la vitalité de notre démocratie et du vivre ensemble.

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