COP21 Kako Nubukpo parle de ses expériences avec le pouvoir de Faure Gnassingbé et ses « apparatchiks »

Kako Nubukpo
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En marge de la COP21 à Paris, l’ancien ministre de Faure Gnassingbé et actuellement intervenant dans le cadre d’un programme de gouvernance mondiale dans la prestigieuse université anglaise d’Oxford, Kako Nubukpo, est revenu sur ses convitcions en ce qui concerne le développement de l’Afrique. Il livre même quelques confidences sur le processus Togo 2030 qu’il a conduit, tire quelques conclusions et lance quelques avertissements.

Kako Nubukpo a animé vendredi 04 décembre dernier à Paris, deux panels sur les mutations en cours sur le continent africain. Déjà le matin, sur le plan des innovations technologiques, l’ancien minister de Faure Gnassingbé a deplore que « nous n’avons pas de politique de recherche forte pour entrer dans un processus d’émergence avec les TIC en Afrique ». Mais il fait tout de même remarquer que « les évolutions technologiques induisent une transformation sociale positive des jeunes » et aussi qu’ « à travers les innovations technologiques, il y a une révolution sociétale en marche en Afrique avec les mouvements « Y En A Marre » et « Balai Citoyen » ».

Dans l’après-midi du même vendredi, Kako Nubukpo a partagé un second panel avec certain Célou Dalein Diallo, ancien Premier ministre de la Guinée (Conakry ) et candidat malheureux aux présidentielles de 2010 et 2015, et Jean-Michel Sévérino, ancien Directeur général de l’Agence Française de Développement (AFD) et actuellement président d’un groupe d’investisseurs en Afrique. Cette fois-ci, les questions sont plus d’ordre économique. Et, une fois encore, l’homme ne s’est pas privé de dire ce qu’il pense des responsables actuels du continent.

« Les dirigeants que nous avons à l’heure actuelle n’ont pas de vision économique. Car une chose est de ne pas réussir, une autre est de ne pas avoir de vision », a déclaré le monsieur Togo Vision 2030. Et il précise que lorsqu’il parle de vision, il ne fait pas allusion à des « Plan Sénégal émergent, Bénin émergent… qu’on vient signer parfois à Paris ». Sur le sujet, il va livrer quelques confidences sur quelques tiraillements qu’il a pu avoir avec Faure Gnassingbé au sujet du processus Vision Togo 2030 au Togo. Avant qu’on ne lui confie le projet, il y avait déjà plusieurs cabinets internationaux qui aussi étaient aux portes du Togo et proposaient un projet d’émergence. Il a fallu qu’il dise un jour au chef de l’Etat togolais que ce qu’il s’apprêtait à faire ne sera probablement pas aussi « sexy » que ce que les cabinets internationaux proposaient. Mais que lui au moins, il réussirait à mobiliser les Togolais autour d’un projet de vision commun. Et, après, « les apparatchiks du pouvoir » ne lui ont pas facilité les choses, va-t-il déplorer.

Si Nubukpo dénonce le manque de vision des chefs d’Etat africains , surtout de la zone ouest africaine, c’est qu’il les a suivis dans leurs incohérences dont il se rappelle encore. « Je vais vous dire deux choses sur la vision, en vous donnant le cas du coton, une question qui me tient à coeur. Vous savez, à une conference sur le Coton à Cancun en 2003 où on a beaucoup parlé de l’injustice liée aux subventions américaines, il s’est agi de sortir un peu de la dictature des marchés internationaux. On a mis en place un « agenda coton-textile ». Cela consistait à transformer au moins 10% de nos fibres de coton, à l’horizon 2013. Nous sommes en 2015 et nous sommes toujours à 3% de transformation…En 1960 nous étions à une tonne à l’hectare, aujourd’hui nous sommes à moins d’une tonne à l’hectare alors que les pays asiatiques et le Brésil sont passés à 3 tonnes à l’hectare. Les chefs d’Etat avaient dit qu’ils vont se rencontrer chaque année pour faire le suivi de l’agenda coton-textile. Ils ne se sont plus jamais rencontrés sur cet agenda . Cela veut fondamentalement dire que les dirigeants que nous avons à l’heure actuelle n’ont pas de vision économique . Car une chose est de ne pas réussir, une autre est de ne pas avoir de vision ».

Avec Kako Nubukpo, il faut commencer par s’habituer, il y a forcément un détour vers la question monétaire. Et sur le sujet, il ne manque pas d’anecdote : « Sur la question monétaire aussi, j’ai des expériences. En octobre 2013, conférence des chefs d’Etat (Ndlr, de l’Union économique et monétaire ouest africaine, UEMOA) à Dakar. Les chefs d’Etat disent que le franc CFA, c’est une bonne chose, nous nous engageons à soutenir cette monnaie. Le lendemain, Conférence des chefs d’Etat de la CEDEAO ( Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) , UEMOA + 7 autres pays. Les chefs d’Etat disent : nous voulons une monnaie unique pour la CEDEAO à l’horizon 2020. Les mêmes ! Ils disent le contraire de ce qu’ils avaient dit la veille. Cela traduit l’incapacité de nos chefs d’Etat à produire un discours construit et cohérent ».

« Ce qui m’a marqué d’abord comme conseiller de premier plan et ensuite comme ministre de la Prospective, C’est la dictature des urgences, l’incapacité politique à anticiper les évènements. Cela renvoie à deux choses : la gouvernance ( qui n’est pas optimale) et l’absence de vision. Et sur ce point, c’est le ministre de la Prospective qui parle . Nous n’avons pas de vision, nous ne savons pas ce que nous cherchons », insiste-t-il en faisant remarquer une mutation démographique en Afrique qui semble ne pas préoccuper, citant le cas du Togo où « La population double tous les 25 ans, 34 % à moins de 35 ans, 40% moins de 15 %, 40 % vit sur la côte qui est la zone la plus fragile d’un point de vue agro -écologique ».

« Lorsque je prends les 3 dernières élections en Afrique, en Guinée, en Côte d’Ivoire, le référendum au Congo Brazzaville, les gens qui gagnent sont presque nonagénaires. Moi je fais partie de mai 1968, mais je fais partie des vieux en Afrique. Cela veut dire que nous parlons des gens, mais nous ne savons pas exactement comment ils fonctionnent, ces jeunes, et comment ils s’inscrivent dans l’avenir. Cela veut dire que même si nous gagnons des élections, nous ne représentons pas grand-chose. Il y a un décalage entre la légalité et la légitimité. Au plan international, on parle beaucoup de transparence des processus électoraux, il y a toute l’importation de toutes ces technologies électorales, les urnes, les encres indélébiles, les listes uniques…mais tout ça ne règlera pas la question de légitimité des porte-parole en Afrique. Cela nous renvoie à un grand effort de modestie » , analyse le conseiller de Faure Gnassingbé qui révèle même que, dans un contexte de pauvreté, le groupe islamiste Boko Haram recrute des jeunes « jusque sur la côte » et au Togo.

L’économiste togolais finira par pointer du doigt le fond de la question : « La question démocratique, c’est le coeur de la question . Au fond, à qui rendent compte nos chefs d’Eta t ? C’est ça toute la question. Alors si l’origine de la légitimité n’est pas endogène mais exogène, alors là , ce qui me paraît être des incohérences dans les politiques publiques est au fond une cohérence, mais pour un théâtre d’opération qui n’est pas celui qu’on nous montre…avec des dirigeants qui ne rendent pas compte à leurs populations ».

Pour une sortie de crise, il invite les Africains eux-mêmes à se « mobiliser » et à « avoir confiance » en eux, comme l’a aussi suggéré M. Sévérino : « Le meilleur, le plus sage, le plus simple, c’est que, comme partout dans le monde , les Africains doivent compter sur eux-mêmes pour leur proper développement, bien sûr en mobilisant leurs amis. Il n ’y aura pas un grand plan Marshall pour sauver l’Afrique, le grand plan Marshall, c’est ce que chaque Africain fait pour développer le continent».

Maxime DOMEGNI
L’ALTERNATIVE – N°481 du 08 Décembre 2015

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