Inscription des Togolais sur les listes électorales au Ghana : Au-delà de la polémique, comment la dictature togolaise entretient des alliés dans la région

Faure Gnassingbé (g), John Mahama
Faure Gnassingbé (g), John Mahama
Faure Gnassingbé (g), John Mahama

La présidentielle au Ghana est prévue pour la fin de l’année prochaine, mais la lutte pour la transparence de ce scrutin est déjà engagée, avec au centre le fameux fichier électoral qui sert généralement sous les Tropiques à toutes formes de manipulations et donc de fraudes. C’est le NPP (National Patriotic Party) de Nana Akufo-Addoh, le principal parti d’opposition qui a mis les pieds dans le plat à travers une conférence de presse où il a été révélé que 76 286 togolais sont retrouvés sur le fichier électoral de ce pays voisin après une analyse de 10 % du fichier général. On n’en est pas encore à la fin du décryptage de l’ensemble du fichier, mais les premiers résultats sont assez scandaleux et suffisants pour une levée de boucliers et une polémique largement relayée par la presse ghanéenne, ensuite togolaise. La bataille du fichier électoral, le NPP, éternel rival du NDC ( National Democratic Congress) entend la poursuivre au-delà des frontières. Outre les autorités de Lomé qui auraient été saisies de cette affaire, les Présidents du Nigéria Muhamadu Buhari et celui du Sénégal et de la CEDEAO Macky Sall sont sollicités pour déminer ce qui apparaît comme une bombe à fragmentation.

A Lomé où le pouvoir est habitué au fichier électoral corrompu, avec son corollaire de fraudes, d’altération des résultats, de braquage électoral, on observe pour le moment un curieux silence. Et pourtant en matière de fraude électorale et de soutien, la dictature togolaise de père en fils a toujours été un soutien indéfectible au NPP. Si la polémique enfle autour de ce qui a toujours été fait sans bruits, c’est parce qu’aujourd’hui les alliances ont changé.

Les raisons d’un revirement d’alliance : Pourquoi Lomé fait le choix de John Mahama contre le NPP ?

La polémique qui enfle sur la présence de milliers d’électeurs togolais sur le fichier du Ghana n’est que l’illustration du revirement d’alliance entre certains politiques ghanéens et le pouvoir de Lomé. De tout temps, le régime cinquantenaire de Lomé a toujours apporté son soutien au NPP, le Parti de John Kuffor et aujourd’hui de Nana Akufo-Addoh contre le NDC de John Rawlings. De Gnassingbé Eyadema à son fils, Lomé a toujours perçu le pouvoir de John Jerry Rawlings comme une menace. On se rappelle le temps où ce dernier hébergeait dans son pays les opposants les plus farouches au pouvoir de Gnassingbé père. De Gilchrist Olympio aux militaires en disgrâce, tous profitaient de leur présence au Ghana pour mener des activités subversives en direction de Lomé. Même après le dégel marqué par la visite de John Rawlings à Kara suivi de celle de Gnassingbé Eyadéma au Ghana, Lomé est resté toujours méfiant vis-à-vis du voisin de l’Ouest. La preuve en est le refus de l’ouverture des frontières 24h/24. Dans ce jeu de déstabilisation mutuellle, les leaders du NPP bénéficiaient de divers appuis de la part de la dictature togolaise. Il se raconte que le candidat John Kuffor a eu un coup de pouce financier de feu Gnassingbé Eyadéma pour son ascension à la présidence de son pays. Une fois installé à Castle (Présidence du Ghana), Kuffor a nettoyé le reliquat d’opposants sur son territoire et s’est rapproché du régime togolais.

Pendant les scrutins, les deux régimes se soutiennent mutuellement dans la fraude. La dictature togolaise, en dehors du soutien financier, convoyait des milliers de Togolais au Ghana pour s’inscrire sur les listes et voter en faveur du NPP, et le régime du NPP en faisait autant pour soutenir le système autocratique de Lomé dans l’organisation des élections frauduleuses. Cette entente dans la fraude s’est poursuivie avec l’arrivée de Faure Gnassingbé. Des réunions ont même été tenues et sanctionnées par des procès-verbaux entre des personnes ressources et des chefs traditionnels des localités voisines des deux pays pour un soutien mutuel lors des élections. La préfecture d’Agou a abrité l’une de ces réunions dans les années 2007 où ce partenariat frauduleux a été renforcé et il avait été même écrit noir sur blanc que le NPP au Ghana égale le RPT au Togo et que les deux partis doivent se soutenir pour ne jamais perdre le pouvoir.

En 2008, après deux mandats à la tête du pays, le NPP perd la présidentielle au profit de son rival, le NDC conduit par John Atta Mills. Ce dernier meurt au cours de son mandat et son Vice-président John Mahama a piloté l’intérim avant d’être réélu en 2012 pour un mandat de 4 ans. L’arrivée de ce dernier au pouvoir et le rapprochement de John Jerry Rawlings avec le pouvoir de Lomé a marqué un début de renversement des alliances. Le Président ghanéen, chrétien de l’ethnie Haoussa du Nord s’est embarqué dans un pacte secret mais dangereux impliquant les chefs d’Etat de la Cote d’Ivoire (Alassane Dramane Ouattara), du Togo (Faure Gnassingbé) et du Benin (Yayi Boni) dont la finalité consiste à se soutenir pour conserver le plus longtemps possible le pouvoir au Nord contre les peuples du Sud de leurs pays respectifs. A l’époque, seul Blaise Compaoré est resté méfiant à l’égard de ce curieux projet.

Critiqué pour sa gestion hasardeuse du pays et surtout la corruption dont l’un des symboles se trouve être son jeune frère Ibrahim Mahama, menacé de destitution au sein même du NDC, John Mahama tout en tenant les discours sur les principes démocratiques, s’est rapproché du pouvoir de Lomé. Le 28 avril 2015, accompagné de son homologue ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, il est venu à Lomé pour consacrer la victoire frauduleuse de Faure Gnassingbé. Un tel service rendu n’est pas sans un retour de l’ascenseur. Le NPP qui a perdu le soutien du pouvoir de Lomé et qui est au parfum des manoeuvres qui ont cours lors des élections dans les deux pays depuis des années, s’est alors précipité pour crier au voleur. Un vol auquel il a pris part durant de longues années avant d’être délaissé aujourd’hui pour un autre partenaire. Au finish, l’attitude du NPP, même si elle est légitime, apparaît comme un ancien voleur qui crie sur le nouveau voleur.

Quand la dictature togolaise entretient des alliés dans la région

Le régime autocratique cinquantenaire, conscient de son impopularité aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, se lance le plus souvent dans la quête des alliés. L’immense fortune amassée depuis des dizaines d’années est alors mise à contribution pour mettre le grappin sur quelques dirigeants ou futurs dirigeants qui, à défaut de dénoncer le régime de Lomé, préfèrent garder le silence sur ses dérives. Les manoeuvres frauduleuses en cours au Ghana impliquant les Togolais se sont passées dans d’autres pays. Il est connu de tous le temps où feu Eyadema a joué aux intrigants pour ramener son ami Mathieu Kérékou au pouvoir. Il a fallu tout simplement gérer Adrien Houngbédji pour que ce dernier lâche Nicéphore Soglo, et le tour est joué. C’est toujours de Lomé que Docteur Yayi Boni a préparé sa prise démocratique du pouvoir au Benin. Il y est d’ailleurs avec tous les reflexes de gestion acquis à la cour des Gnassingbé.

Menacé dans sa réélection lors de la campagne 2011, par un autre cadre de la BOAD ( Banque Ouest Africaine pour le Développement), Boni Yayi a appelé au secours le pouvoir RPT/UNIR qui s’est à son tour chargé de gérer dans la discrétion un certain Aboudoulaye Bio-Tchané.

Ibrahim Boubacar Keita (IBK) est un homme politique malien connu des jardins de Lomé II au temps de Gnassingbé Eyadema. Candidat à la présidence de son pays il y a deux ans, il a bénéficié également du soutien de Lomé. C’est d’ailleurs une intime de la République gravitant autour du riz frelaté et des engrais qui a convoyé une quarantaine de voitures 4X4 à Bamako pour sa campagne électorale. C’est la même intime qui a conduit l’opération du Niger en soutien à Mahamadou Issoufou. Macky Sall n’est pas du reste. Par contre en Guinée Conakry, le régime togolais a misé il y a 5 ans sur un mauvais cheval en la personne de Cellou Dalein Diallo. La proximité de ce dernier, de l’ethnie Peuhl, avec Barry Moussa Barqué n’est plus à démontrer.

Deux pays frontaliers, notamment le Benin et le Burkina Faso iront bientôt aux urnes. A Lomé, les deux cas sont suivis de près et les calculs sont en cours pour savoir qui sera le mieux placé en vue d’un éventuel coup de pouce. Le Général Djibril Bassolé, ancien bras droit de Blaise Compaoré, candidat à la présidentielle au Burkina Faso était de passage la semaine dernière à Lomé. Il n’était certainement pas en villégiature. Le régime de Lomé, en quête de soutien avéré ou tacite, est devenu le principal soutien financier et pourvoyeur de matériels de nombreux candidats sortants ou prétendants à l’élection présidentielle en Afrique de l’Ouest et même au-delà.

On s’étonne généralement du silence observé par certains chefs d’Etat de la région, même les plus démocratiquement élus face aux dérives autocratiques du régime de Lomé avec son lot d’élections frauduleuses, de violations des droits de l’Homme etc. Le soutien ostensible de certains chefs d’Etat, le silence des uns et le refus parfois des autres de recevoir des responsables de l’opposition togolais sont autant de gestes et attitudes pour ne pas froisser les bienfaiteurs de Lomé qui ont donné à la plupart un coup de pouce pour leur ascension à la présidence de leur pays. Un échange de bons procédés ou un parfait retour de l’ascenseur qui permet au régime dictatorial togolais de continuer à narguer les populations qui souhaitent majoritairement l’alternance. Un îlot de dictature dans un océan de système plus ou moins démocratique ne peut constituer qu’une menace. Et le Togo, maillon faible en est une aujourd’hui pour toute la région.

Pour revenir au cas du Ghana voisin, il faut tout de même souligner qu’au-delà de l’intention de fraudes, les populations qui s’invitent sur les fichiers électoraux des deux pays le font pour des raisons sociologiques voire existentielles. L’intangibilité des frontières n’ayant jamais été un frein, le sentiment pour les mêmes peuples d’appartenir à un espace commun, une culture, des rites, ne saurait être remis en cause. Sur le plan existentiel, les disparités entre ces deux pays voisins poussent les populations à la tentation. S’inscrire sur les listes électorales du Ghana pour un Togolais donne accès à une carte qui permet de se soigner gratuitement dans les hôpitaux de ce pays. Dans le sens inverse, en possédant la carte d’électeur togolais, certains Ghanéens, évitent les tracasseries aux frontières lors de leurs déplacements. On voit bien que pour les politiques, le but recherché est de gonfler les listes électorales au profit de tel ou tel parti; mais pour les populations, les raisons que nous listons et bien d’autres justifient cette démarche.

Ferdi-Nando
L’ALTERNATIVE – N°454 du 04 Septembre 2015

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