Les évêques interpellent les politiques et les citoyens à la responsabilité la justice et la vérité

Les évêques interpellent les politiques et les citoyens à la responsabilité la justice et la vérité
Des Evêques du Togo

« Et il n’y a pas de politique si ceux que nous appelons, à juste titre, les «responsables politiques » se montrent dépourvus de cette vertu fondamentale »
A l’occasion du 56ème anniversaire de l’Indépendance du Togo le 27 avril 2016, les évêques du Togo ont écrit à cet effet une lettre pastorale intitulée : « SOYONS RESPONSABLES DANS LA JUSTICE ET LA VERITE », dont ci-dessous l’intégralité. Dans ce document, les prélats ont lancé des interpellations en direction des hommes politiques et des simples citoyens.

Aux frères et soeurs en Christ,
Aux fils et filles bien-aimés de Dieu,
Aux hommes et femmes de bonne volonté.
A l’occasion du 56ème anniversaire de l’Indépendance du Togo le 27 avril 2016

PROLOGUE

Les évêques interpellent les politiques et les citoyens à la responsabilité la justice et la vérité
Des Evêques du Togo

En cette année où l’Eglise entière, à l’invitation du Pape François, célèbre le jubilé de la miséricorde, année consacrée par le Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM) à la réconciliation en Afrique, vos Pères Evêques viennent, une fois encore à vous, à travers ce message de paix et cet appel à la responsabilité.

Dans sa lettre adressée au peuple togolais à l’occasion de son accession à l’Indépendance en 1960, le Saint Pape Jean XXIII écrivait ces lignes qui doivent aujourd’hui résonner profondément dans la conscience de chaque citoyen : « Que chacun ait le souci de collaborer de toutes ses forces à la prospérité de sa Patrie, chassant les illusions dont la plus grave serait de croire que l’indépendance politique résout toutes les difficultés. Quelles que soient votre religion, votre appartenance ethnique, il vous faut vivre en bons citoyens plus que jamais, prendre conscience de vos responsabilités politique et sociale, fonder solidement votre communauté nationale».

Plus de cinquante ans après cet appel, la situation de notre Pays exige, plus que jamais, un sursaut et une véritable prise de conscience de nos responsabilités politiques. Cette lettre que nous, Evêques du Togo, adressons une fois encore à vous tous, fils et filles bien-aimés, ainsi qu’à tous les hommes et femmes de bonne volonté, à la veille du cinquante-sixième (56ème) anniversaire de notre Indépendance, vise à nous rappeler chacun à cette responsabilité politique sans laquelle toute vie commune est vouée à des égarements et à des errements sans répit.

Cette interpellation que nous nous permettons de lancer nous paraît particulièrement
significative au moment où notre Pays semble se désintéresser de certaines questions brûlantes qui avaient agité l’opinion nationale il y a à peine quelques mois. En effet, après la grande effervescence qui a marqué ces derniers temps, le Togo semble être tombé brusquement, suite à l’élection présidentielle d’avril 2015, dans une surprenante léthargie comme si les grandes revendications et promesses de réformes n’avaient d’intérêt que pour les campagnes électorales. De fait, aujourd’hui, le contexte international des attaques terroristes et les enjeux sécuritaires semblent avoir éclipsé totalement les questions internes de justice, de réformes institutionnelles, de décentralisation, de consolidation de la démocratie, de gouvernance et de l’Etat de droit. Nous ne saurions donc faire semblant de les oublier comme si, par enchantement, toutes les questions que nous nous étions engagés à examiner après les échéances électorales avaient simplement disparu.

Conscients qu’il n’y a jamais de responsabilité sans la vérité, il est nécessaire de nous placer dans la lumière de la vérité et de commencer à clarifier certaines notions, à mettre à leur place certaines idées reçues; en effet, le mensonge commence toujours par une déformation du sens des mots, tandis que le courage de la vérité réside dans la capacité de rendre aux mots leur sens véritable.

1. QUELQUES FONDAMENTAUX : QU’EST-CE QUE LA POLITIQUE ?

« Faire son devoir de citoyen ! » Pour la plupart d’entre nous, cette expression renvoie souvent au moment où, les élections approchant, nous sommes invités à aller choisir nos gouvernants. Le reste du temps, chacun vaquant à ses occupations, certains s’excuseront même de ne pas « faire de la politique ». Nous tendons souvent ainsi, sans en mesurer les conséquences, à séparer nos responsabilités personnelles de la responsabilité des gouvernants qui, elle, serait de la responsabilité vraiment politique. Disons d’emblée que définir la politique comme l’action des gouvernants est une vision très réductrice ; car si la politique n’est que l’action des gouvernants, si elle n’est que l’affaire de l’État, alors seuls les « politiciens » auraient une responsabilité et tous les autres pourraient se satisfaire d’une forme d’irresponsabilité tranquille qui les exonérerait de leur participation concrète à la tâche commune. Définir la politique comme l’art de gouverner les peuples, c’est oublier qu’avant qu’un peuple soit gouverné, il faut bien qu’il existe.

1.1. La politique : une responsabilité du peuple

La question politique première n’est donc pas celle du gouvernement. Elle est celle du peuple. Elle est celle de savoir pourquoi nous sommes ensemble. Pourquoi avons-nous décidé d’unir nos destins sur cette terre qui s’appelle le Togo ? Au nom de quoi celui qui habite dans une région de notre Pays devrait-il être solidaire de celui qui en habite une autre ? Et au nom de quoi la sécurité et la tranquillité de l’un dépendent-elles de la sécurité et de la tranquillité de l’autre ? C’est bien parce que nous habitons le même territoire et que nous avons un destin commun qui repose dans nos mains.

Dans le vocabulaire d’Aristote, repris et développé dans une perspective chrétienne par Saint Thomas d’Aquin, le mot politikos désigne avant tout l’homme comme un « être politique » : « Personne ne choisirait de posséder tous les biens de ce monde pour en jouir tout seul, car l’homme est un être politique et naturellement fait pour vivre en société » (Ethique à Nicomaque IX, 9.1169b 16.18). L’adjectif politikos qualifie donc une dimension essentielle de l’être de l’homme : le fait qu’il vit toujours déjà dans une famille, une société, une cité (une politeia, en tant que polis -cité – constituée). Ce n’est que par dérivation que ce terme est utilisé comme un nom et applicable à celui qui s’occupe de la politikè, c’est-à-dire de l’art et de la science du gouvernement et qui appartient de ce fait au politeuma, c’est-à-dire au groupe de personnes qui s’occupent de la gestion de la chose commune. La première conséquence à tirer de ce fait est la suivante : quand on parle de ‘‘politique’’, les gouvernants ne viennent pas en premier ; ils sont toujours seconds. Les gouvernants ne sont qu’un instrument au service de la politique ; leur tâche est de nous maintenir dans les limites de ce territoire dans la tranquillité et la sécurité, dans la paix et la cohésion. Il faut ici entendre ce que nous ont dit les Pères du Concile Vatican II dans Gaudium et Spes (75,2) : « Quant aux citoyens, individuellement ou en groupe, qu’ils évitent de conférer aux pouvoirs publics une trop grande puissance ; qu’ils ne s’adressent pas à eux d’une manière intempestive pour réclamer des secours et des avantages excessifs, au risque d’amoindrir la responsabilité des personnes, des familles et des groupes sociaux ».

Et parce qu’ils ne sont que des serviteurs, ils dépendent de la volonté du peuple, c’est-à-dire de chacun de nous. Ainsi le principe de l’alternance politique, avant d’être une valeur démocratique, est surtout une exigence de droit naturel. Précisément parce que les gouvernants sont à notre service, il est légitime de les remplacer quand nous estimons qu’ils ne remplissent plus leur mission ou qu’ils ont atteint une limite qui ne leur permet ou ne leur permettrait plus de bien remplir cette mission.

1.2. Gestion politique et justice sociale

Il y a une deuxième question qui vient après celle-là et qui s’énonce comme suit : comment tenir ensemble les citoyens ? C’est ici qu’intervient le problème de la gestion politique. Et la réponse à cette question est sans équivoque : c’est en réalisant la justice que l’on tient les hommes ensemble. Ou plutôt, devrait-on dire plus modestement, qu’il s’agit de lutter contre l’injustice; car, lorsque les hommes sont ensemble, l’injustice est toujours déjà là ; et ceci, pour des raisons qui trouvent leur racine dans le péché de l’homme. L’engagement pour la justice est donc le premier moyen, l’instrument le plus éminent dans la réalisation de toute politique.
Et cette justice est fondamentalement sociale. Elle consiste, pour l’État, à assurer une répartition équitable des biens en faisant une option préférentielle non pour les riches mais plutôt pour les pauvres, comme le rappelait le Président de la République dans son discours à la Nation le 26 avril 2012 : « Lorsque le plus petit nombre accapare les ressources au détriment du plus grand nombre, alors s’instaure un déséquilibre nuisible qui menace jusqu’en ses tréfonds la démocratie et le progrès ».

En effet, il est véritablement choquant de constater que dans un Etat les biens soient accaparés par quelques riches qui deviennent davantage riches au détriment des plus pauvres qui deviennent davantage pauvres : il ne s’agit ni plus ni moins que d’une inversion de la fonction politique elle-même. Le scandale n’est pas qu’il y ait des riches et des pauvres ; le scandale est dans le fait que les institutions qui doivent instaurer un minimum d’équilibre se murent dans l’indifférence ou choisissent un camp, celui des riches, paradoxalement, et s’y cantonnent.

1.3. La justice judiciaire

Il importe, d’autre part, de ne pas oublier la justice dans sa forme judiciaire. Dans une société qui se veut une, il n’y a pas que des riches et des pauvres ; il y a aussi des forts et des faibles et, toujours en raison de la corruption du péché, les premiers sont souvent tentés d’écraser les seconds. Avant même les pouvoirs exécutif et législatif, le pouvoir judiciaire a un rôle fondamental à jouer dans la mesure où, en étant juste et équitable, il montre que dans une société, ce ne sont pas toujours les forts qui l’emportent.

Lorsqu’on fait le tour d’horizon de notre histoire politique, il est aisé de remarquer que la cohésion dans la différence et l’engagement pour la justice ont toujours été gardés comme valeurs fondamentales au coeur des aspirations de nos peuples. Il convient donc par l’engagement pour une justice équitable d’aider le peuple à maintenir et nourrir ces valeurs premières.

Sur ce point, il est utile de rappeler les recommandations 9 et 10 de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) qui demandait avec insistance une réforme en profondeur du système judiciaire, garant des libertés individuelles et des droits fondamentaux, afin que se rétablisse la confiance entre les populations et l’appareil judiciaire. Dans ce sens, nous réitérons notre appel concernant les graves incendies des marchés de Kara et Lomé, et autres cas similaires, au sujet desquels continuent de circuler des hypothèses contradictoires. Le peuple a le droit de savoir ce qui s’est réellement passé pour que les responsabilités soient situées, les auteurs sanctionnés, et si leur culpabilité n’est pas établie, les personnes interpellées, relâchées.

2. CONTRE UNE NATIONALISATION DE L’INDIFFERENCE

Réaliser la justice et lutter contre l’injustice demandent que l’on attire l’attention sur une vérité profonde : il n’y a pas de politique possible s’il n’y a pas un sens aigu de la responsabilité. En effet, il n’y a pas de politique si chaque togolais à la place où il se trouve et dans le service qu’il occupe ne se sent pas responsable. Et il n’y a pas de politique si ceux que nous appelons, à juste titre, les « responsables politiques » se montrent dépourvus de cette vertu fondamentale.

2.1. Responsabilité et vérité

Nous sommes donc tous appelés à la responsabilité. Mais devant qui ? Devant quoi ? C’est le lieu ici de rappeler une seconde réalité intimement reliée à la précédente : IL N’Y A PAS DE RESPONSABILITE S’IL N’Y A PAS DE VERITE. Car l’homme n’est jamais vraiment responsable que dans la vérité, devant la Vérité – c’est-à-dire ultimement, devant Dieu. Disons-le clairement, l’envers de la responsabilité n’est pas souvent l’irresponsabilité mais la désinvolture, cette attitude qui consiste à faire comme si la vérité n’obligeait pas. Cette attitude qui consiste à connaître le bien commun et à refuser de le servir ; à jurer de rendre justice et ensuite à négliger soigneusement d’en répondre. S’il y a défaut de responsabilité, c’est surtout de désinvolture qu’il s’agit, de cette disjonction entre la vérité et la responsabilité.

Et qu’est-ce que la Vérité, se demande sans doute le sceptique qui n’y voit qu’un mot vide de contenu. Eh bien, il faut affirmer avec force qu’elle est splendide de clarté (cf. L’Encyclique VeritatisSplendor du Saint Pape Jean Paul II) : tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! Et il faudrait ajouter : pour son bien à lui et non pour ton bien à toi. C’est l’enseignement du Christ lui-même qui rapporte, entre autres, dans la parabole du Bon Samaritain (Luc 10) comment un homme en voyage tombant entre les mains de brigands, se fit rouer de coups et fut laissé moribond sur le bord du chemin. Un prêtre puis un lévite s’illustrèrent par leur indifférence. Un étranger, un Samaritain, passant par là se sentit responsable de lui, lui porta secours, se dévoua pour lui faire prodiguer les soins nécessaires à son recouvrement.

Voilà comment on est vrai et responsable et qu’on évite la trivialité du désinvolte qui répète à tout-va : cela ne me regarde pas ! Car cela nous regarde toujours ; et il faut choisir son camp. Ou l’on est le bon Samaritain, pour faire du combat de l’homme notre combat à tous pour un Togo meilleur, plus prospère pour tous ses enfants ; ou l’on fait partie des mauvais samaritains qui, au lieu de chercher et soigner le blessé, se contentent de discourir à son sujet ; ou alors, on fait partie des brigands qui volent et pillent et laissent pour morts ceux qui manquent déjà du nécessaire, qui écrasent les faibles pour rester les plus forts, qui trichent les plus pauvres pour demeurer les plus riches. Ou l’on fait partie des indifférents qui, parce qu’ils ont leur part bien servie, estiment qu’ils ne sont plus concernés par les combats des autres, passant leur chemin et oubliant qu’il faut ici et maintenant lutter de façon responsable tous aux côtés de tous pour un meilleur vivre-ensemble, pour l’amélioration des conditions de vie de tous ceux qui ont uni leur destin sur cette terre que nous habitons. L’indifférent, c’est le type même du désinvolte qui oublie la responsabilité parce qu’il n’assume pas la vérité de l’amour du prochain, qui ayant oublié le souci de pratiquer la Vérité, nous apparaît forcément irresponsable.

C’est à cette désinvolture que notre Pape François s’est attaqué dès le début de son pontificat en parlant d’une « mondialisation de l’indifférence ». Dans un monde où une place de plus en plus grande est donnée à la célébration des valeurs de l’égoïsme et de l’individualisme, la pente vers un renfermement sur soi et sur ses propres intérêts, au détriment du bien commun… la pente, glissante, emporte tellement de monde qu’elle risque de nous faire oublier que nous sommes avant tout des êtres de relation. La mondialisation de l’indifférence, c’est la réaction typique de Caïn qui, désinvolte et ironique, répond à Dieu : « suis-je le gardien de mon frère ? » (Gn 4 ; voir Pape François, Message du carême 2016).

2.2. Responsables les uns des autres

Nous sommes les gardiens de nos frères, telle est la seule réponse qui vaille, nous sommes responsables les uns des autres, telle est la vérité que l’Evangile proclame de bout en bout. On comprendra pourquoi, pour ces raisons mêmes, l’existence de l’Église ne peut pas échapper à la politique. Non seulement elle participe à la cohésion sociale mais encore, par son engagement concret, surtout auprès des plus démunis et des plus pauvres, elle oeuvre à l’établissement de la justice qui est avant tout don de Dieu (Africaemunus). Par ce don qu’elle a reçu en dépôt du Christ, l’Église peut donc proclamer la vérité non seulement à propos de l’ordre spirituel mais de l’ordre temporel également. Il en va toujours du salut des hommes car, comme le disait Saint Thomas d’Aquin, « il faut un minimum de bien-être pour pratiquer la vertu ». Ce principe de la vérité comporte pour l’Église une triple exigence. La première consiste à l’annoncer à temps et à contre-temps (2 Tim 4,2). La seconde consiste, en son nom, à s’opposer à toute forme de sabotage de la vérité. La troisième enfin consiste à toujours la restituer dans la réalité par la pratique concrète : car la vérité n’est pas seulement à dire, elle est aussi à montrer… et c’est là qu’elle devient responsabilité. Ce faisant, l’Église est une veilleuse dans l’histoire qui, traversant la nuit de ce monde, est attentive aux cris des hommes et femmes que la nuit, le secret ou la puissance tendent à réduire au silence.

3. L’ÉGLISE AU TOGO : RESPONSABILITE POLITIQUE ET VERITE
3.1. Religion et formation des consciences

Le Pape François nous rappelait encore de façon vibrante lors de la rencontre oecuménique tenue à Nairobi le 26 novembre 2015 que c’est en puisant dans son appartenance religieuse la plus intime que chacun peut trouver les ressources de participer à la vie commune. « En promouvant le respect de cette dignité et de ces droits [de la personne humaine], disait-il, les religions jouent un rôle essentiel dans la formation des consciences, dans le fait d’insuffler aux jeunes les profondes valeurs spirituelles de nos traditions respectives et dans la préparation de bons citoyens, capables d’infuser dans la société civile l’honnêteté, l’intégrité et une vision du monde qui valorise la personne humaine par rapport au pouvoir et au gain matériel.»

3.2. Les interventions de l’Eglise, de l’Indépendance aux années 1990

Conscients de la nécessité pour chaque homme et chaque femme du Togo de prendre sa part de responsabilité dans la vie commune dans notre Pays, nous n’avons jamais cessé dès avant les indépendances et jusqu’à nos jours, d’assumer cette part de notre mission au service effectif de tous nos concitoyens. Ainsi, dès 1960, célébrant avec tous nos compatriotes les événements festifs de l’accession du Togo à l’Indépendance et portant avec eux tous les espoirs en l’avenir, nos prédécesseurs avaient lancé un appel pour que la réputation du Togo qu’ils qualifiaient alors de « territoire pilote » et « noble » soit soutenue et accompagnée de façon responsable afin que les générations qui suivraient puissent être fières de vivre dans un Pays libre et indépendant. Ils y invitaient déjà, par-delà l’euphorie commune, à éviter l’esprit de rivalité, à entreprendre un dialogue loyal et fraternel et à respecter les différences dans un esprit d’unité. (Cf. Lettre pastorale des évêques du Togo au clergé et aux fidèles de leurs diocèses, Lomé, 15 avril 1960.)

Les événements ayant marqué les sept années qui suivirent, en l’occurrence les deux coups d’État successifs, sont restés imprimés dans la mémoire de tous les Togolais. Ce furent des années faites d’épreuves, de désordre, de déception amère, de frustration, de piétinements, de dissensions, etc. comme les Evêques le rappelaient dans leur lettre du 9 avril 1967. Tout cela témoignait que l’édifice national que nous croyions solide et compact dans l’enthousiasme de l’Indépendance, était au contraire bien fragile. Mais la situation, à notre sens, appelait à un engagement renouvelé, à un « esprit de dévouement à la chose publique » dont ils ne manquaient pas de souligner l’importance dans cette lettre. Hélas, ce qu’ils caractérisaient alors comme les « maladies infantiles » de l’Indépendance devaient se révéler des maladies durables si bien qu’on continue de voir encore aujourd’hui les traces de ces maladies d’enfant sur le visage d’un Togo pourtant adulte de plus de cinquante années d’Indépendance. Plusieurs de ces événements dans la vie de notre Pays, dont il serait long de faire la liste ici, posent aujourd’hui de nombreuses questions devant lesquelles nous ne saurions reculer. Par exemple, comment avons-nous pu céder à cette sorte d’idolâtrie du pouvoir et du culte de la personnalité qui ont prévalu pendant de nombreuses années dans notre Pays ? Comment avons-nous pu rester insensibles aux violations des droits humains que cette situation imposait à certains de nos concitoyens ? Comment avons-nous pu être distraits par « le pain et le cirque » qui, de l’animation populaire aux marches de soutien, enfonçaient toujours plus le Pays dans le marasme, la corruption, le gain facile, la mal-gouvernance, le «viol des consciences et à la mutilation des libertés » que nous dénoncions dans notre lettre de 1991 ? (Cf. Démocratie : orientations pastorales pour une société de droit, d’amour, de solidarité et de paix, Lomé, le 21 juin 1991.)

3.3. Les interventions de l’Eglise depuis les événements de 1990.

Lorsque ces questions éclatèrent au grand jour à l’orée des années 1990 précisément, les évêques, pasteurs de l’Église catholique en ce lieu où il nous est donné de vivre, ont de nouveau montré leur solidarité avec tous les citoyens en prenant part activement et à travers leurs lettres aux aspirations d’un Togo nouveau qui s’exprimaient. Il n’est pas inutile de rappeler quelques lignes de ce que nous écrivions alors : « La situation qui se dessine aujourd’hui en des traits accusés voire violents et provocateurs, n’a pas germé soudainement de notre terroir. Elle est le fruit de compromissions, de lâchetés, de refus de servir la vérité, du manque d’un véritable amour de la patrie, de divisions tribales acceptées, subies ou encouragées, de silences complices et coupables dont nous tous, citoyens togolais, chacun pour sa part et à la place qui est la sienne, portons une part plus ou moins consciente de responsabilité ». (Le chrétien dans le Togo en pleine mutation, Atakpamé, 17 décembre 1990.) Un an plus tard, la situation nous obligeait à nouveau à dénoncer « l’esprit de vanité et de jouissance, cette pente trop facile qui porte toujours l’homme à jouir, à s’abaisser, à se dégrader, à ramper, à mentir, à tromper, à voler, à tuer pour jouir et pour atteindre la source de toutes les jouissances, l’argent .» Nous déplorions en même temps la tentation qui consisterait à transformer la « démocratie » en un mot magique sur lequel les citoyens porteraient trop d’espoir comme si elle était un bâton magique capable de résoudre les difficultés, sans compter le risque qu’elle soit transformée par certains politiciens, trompant à nouveau l’espoir des citoyens, en une nouvelle opportunité pour servir la « politique du ventre ».

Vingt-cinq ans après cet appel à un sursaut historique, il est aisé pour chaque citoyen de mesurer là où nous en sommes. Malgré quelques avancées, nous semblons toujours piétiner ; les problèmes semblent demeurer les mêmes. Nous y sommes revenus de lettres pastorales en lettres pastorales en indiquant certaines des causes de nos crises récurrentes. De manière particulière, nous avons dénoncé, dans nos messages du 19 mars 2003 et du 18 février 2005 la modification, par une Assemblée Nationale « unilatérale », de la Constitution votée par referendum le 27 septembre 1992 et promulguée le 14 octobre 1992. Notre Pays peut-il vraiment être à l’abri des crises qui le secouent tant que cette question ne sera pas abordée dans la vérité et la justice ? C’est ce même souci de sortir le Togo de ses « interminables tensions » qui nous a poussés à nous adresser à vous le 21 avril 2009, à la veille de l’année jubilaire de notre accession à la souveraineté nationale, puis le 12 novembre 2009 au sujet de l’élection présidentielle en préparation. Sans nous lasser, nous sommes revenus encore vers vous à travers notre pressante exhortation du 21 juin 2013 sur la situation sociopolitique de notre Pays et, plus récemment, à travers l’appel que nous avons lancé ensemble, le 1er octobre 2014, avec l’Eglise Evangélique Presbytérienne du Togo et l’Eglise Méthodiste du Togo, en faveur de la relance du processus des réformes institutionnelles et constitutionnelles.

3.4. A quoi auront servi les interventions de l’Eglise ?

Cette situation amène parfois de nombreux citoyens, chrétiens ou non, à se demander à quoi servent finalement ces lettres pastorales qui, les unes après les autres, retrouvent un paysage inchangé. Pour certains, ces lettres joueraient aux pompiers qui arrivent toujours après, toujours en retard sur les événements. D’autres estiment que dans ces lettres les Evêques se contentent de parler, de prêcher la bonne parole dans une recherche d’équilibre inoffensif qui ne produit finalement aucun effet sur les acteurs. D’autres encore pensent que la parole et l’action de l’Église ne seraient qu’une forme d’opium qui endort la conscience des peuples et empêche de lutter pour les droits. Certaines critiques vont encore plus loin en imaginant au sein de la Conférence des Evêques des tendances ou compromissions de certains membres qui bloqueraient les initiatives. D’autres enfin retiennent que dans ce domaine, l’Église n’aurait rien à dire, sa tâche étant de s’occuper du salut des âmes, son engagement politique n’en étant alors que davantage suspecté.

Quoi qu’il en soit, il est aisé de voir qu’aucune de ces critiques n’est neutre. Par exemple, si les uns reprochent à l’Église de ne pas être assez politique (elle devrait faire davantage que de parler), d’autres lui reprochent d’être trop politique (ce n’est pas son affaire). Il faut donc se rendre à l’évidence que les critiques souvent adressées à la façon dont l’Église se préoccupe des questions sociales et politiques dépendent des intérêts de ceux qui émettent ces blâmes.

Quant à la véritable question de savoir si les évêques doivent s’occuper de politique, la réponse dépend des nombreux sens du mot «politique» que nous avons évoqués plus haut. Car, au sens le plus fondamental, les évêques sont des «êtres politiques» au même titre que tous les autres citoyens. Ainsi entendue comme gestion de la cité, la politique intéresse l’Eglise et tous ses membres, y compris les prêtres et les évêques, car il s’agit de la manière dont les rapports doivent être structurés pour que chacun des membres de la société se sente pris en compte. Dans ce sens, il est évident que l’Eglise doit s’occuper, elle aussi, de tout ce qui touche à la vie en société.

Comme on le voit, l’Eglise dans sa hiérarchie peut et doit faire de la politique (politikos et politeia), entendue comme participation aux affaires de l’Etat. C’est ce que rappelle d’ailleurs le Pape Benoît XVI dans l’Exhortation Apostolique AfricaeMunus n. 22: « l’Église n’a pas de solutions techniques à offrir et ne prétend «aucunement s’immiscer dans la politique des États». Elle a toutefois une mission de vérité à remplir […] une mission impérative.» Dans le même sens le Pape François écrit dans EvangeliiGaudium n. 205: « La politique tant dénigrée, est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun. » Et quant à savoir si les évêques et les prêtres peuvent faire de la politique, il réaffirme: « l’Église ‘ne peut ni ne doit rester à l’écart dans la lutte pour la justice’. Tous les chrétiens, et aussi les pasteurs, sont appelés à se préoccuper de la construction d’un monde meilleur. » (EvangeliiGaudium n. 183.)

Par contre, si l’on entend par «politique», la «politikè» qui est, à proprement parler, le domaine des partis politiques, le terrain des luttes pour la conquête et l’exercice du pouvoir, il est clair que, l’Église n’étant pas un parti politique, cette dimension de la politique peut et doit être exercée par les fidèles laïcs mais pas par les prêtres et les évêques. Car ni les prêtres ni les évêques ne peuvent faire de la politique (politikè) dans le sens de la conquête et de l’exercice du pouvoir, comme le souligne le code de droit canonique aux canons 285 et 287. La même interdiction est rappelée dans le Directoire pour le Ministère et la Vie des Prêtres publié par la Congrégation pour le Clergé en février 2013, au numéro 44.

3.5. Interventions et engagement au service du Togo

Même s’il importe de répondre aussi clairement et longuement à ceux qui s’interrogent, l’essentiel est pourtant ailleurs. Car, si les lettres pastorales constituent la partie la plus visible de l’engagement des évêques, elles ne sont pas la seule façon dont l’Église assume sa part de responsabilité politique dans notre Pays. En effet, convaincus, parce que chrétiens, qu’entre nos paroles et notre action, nous sommes appelés par le Christ lui-même à la cohérence, nous avons toujours répondu quand nous fûmes appelés durant ces vingt-cinq dernières années à assumer des tâches de médiation aux heures les plus graves de notre histoire. Si l’Église oppose son « non » aux forces de dégradation à l’oeuvre dans notre Pays, elle sait aussi dire son « oui » quand elle perçoit des signaux encourageants ; elle sait apporter sa contribution quand celle-ci lui est demandée, sans reculer devant les difficultés et les brimades que cette responsabilité a souvent comportées pour certains évêques qui les ont courageusement acceptées à la suite du Christ qui a porté lui-même sa croix pour notre salut.

D’autre part, l’engagement de l’Église dans l’éducation, la santé, la culture, etc. même si on le qualifie volontiers de « social » n’en est pas moins une contribution à la vie politique. C’est ainsi d’ailleurs que la définissait notre saint Pape Jean Paul II dans son exhortation aux fidèles laïcs, Christifideleslaici, leur rappelant qu’ils « ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la ‘‘politique’’, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun » (§ 42).

3.6. Avant la parole : l’action

En la matière, il serait même judicieux de dire que l’action précède la parole. Aux heures critiques de notre histoire, ce qui donne la légitimité à la parole politique de l’Église, c’est qu’avant même qu’elle ne parle pour critiquer l’action des gouvernants, elle a toujours déjà pris sa part dans l’éducation et la santé, pour ne retenir que deux exemples. Malgré les difficultés que comporte cette action concrète et malgré qu’elle soit toujours à améliorer, ce genre d’initiatives est la façon concrète pour l’Église d’assumer sa responsabilité politique dans cette terre où elle se trouve enracinée. Si une forme de cécité peut amener certaines critiques trop faciles à ignorer ces faits, les chrétiens ne doivent pas oublier que ce qui donne de la légitimité à la parole, quand l’urgence la réclame, c’est l’exemple qui la précède ou qui l’accompagne. On se tromperait enfin si l’on croyait que pour l’Église, tout cela rentre dans une stratégie. Pour elle, il ne s’agit que d’une chose : être fidèle à la mission qu’elle a reçue de son divin Sauveur.

Ainsi, non seulement l’existence de l’Église toujours enracinée quelque part est
irrémédiablement politique, mais la Révélation dont elle est dépositaire – qui la nourrit et dont elle nourrit le monde – jette une lumière toujours
nouvelle sur la politique elle-même. L’Église est le témoignage d’une identité toujours ouverte et qui refuse de s’enfermer sur elle-même ; c’est aussi pourquoi son être tout entier est missionnaire, toujours ouvert à l’accueil de l’autre, même quand il prend la figure de l’ennemi (Mt 5,44).

3.7. Une action éclairée par la foi

Cela peut paraître contradictoire : l’Église s’occupe avec la même énergie du pays dans lequel elle est enracinée mais en même temps elle le dépasse immanquablement ; elle est solidaire de tous les citoyens et s’engage même au concret pour que les services de la santé, de l’éducation, de la culture puisse être assurés aux plus démunis et en même temps elle prend en compte l’étranger et demeure totale ouverture. On le voit, la « politique de l’Église » ne s’arrête pas à la cohésion et au bien-être. L’Église existe avant tout pour conduire tous les hommes à la Vérité, pour proclamer la Vérité sur tout homme et sur tout l’homme. Comme écrivait Saint Cyrille d’Alexandrie, «le mont Golgotha – c’est-à-dire la croix du Christ – est vraiment l’axe et le centre du monde » ; c’est le point à partir duquel une lumière nouvelle, la lumière de la vérité est jetée sur toute l’humanité et sur ses combats y compris sociaux, politiques. Pour cette raison, la « politique de l’Église » va toujours plus loin à cause des principes qu’elle a reçus de son Seigneur et Sauveur Jésus Christ, Lui qui est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6) et surtout parce que c’est la personne humaine en tant que telle qui demeure son horizon et sa préoccupation. Et c’est donc à cette lumière et au nom de la valeur transcendante de la personne humaine créée à l’image de Dieu que nous adressons à tous le message qui suit.

4. À NOS POLITICIENS : ASSUMER CHACUN SA RESPONSABILITE
4.1. Reconnaissance de ce qui se fait

Il faut louer les efforts de chacun et de tous ceux qui s’engagent à servir le bien public de façon désintéressée. Être aux commandes des affaires publiques n’est pas une chose aisée. On s’expose bien souvent à des erreurs d’ajustement, à des contraintes imperceptibles de tous, à des manoeuvres délicates, etc. et ce n’est souvent pas faute de bonne volonté que les affaires échouent quelquefois. Aussi, ceux qui y sont et ceux qui s’y engagent, méritent-ils, avant tout blâme, la bienveillance de notre regard et l’encouragement pour ce qu’ils font et ce qu’ils réussissent.

4.2. Appel à la cohérence

Cela dit, il est possible que les gouvernants, garants par principe d’un Etat de droit, soient ceux par qui s’amorcent les processus qui conduisent à la dissolution d’une convivialité humaine authentique et à la désagrégation de la réalité même de l’Etat. « Quand les justes se multiplient, le peuple est en liesse ; quand les méchants dominent, le peuple gémit » (Ps 29,2). C’est pourquoi, en raison de tout ce qui vient d’être dit, nous invitons nos gouvernants à plus de justice. On ne peut pas, au nom d’un prétendu réalisme politique, mais en réalité au nom d’intérêts souvent mesquins, bannir de la politique le droit et la morale (Centesimusannus, 25).

A suivre

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