samedi, août 13, 2022

Togo: Chef canton zélé, Préfet despote, Maire pantin, ces tristes réalités d’une décentralisation de façade

Togo: Chef canton zélé, Préfet despote, Maire pantin, ces tristes réalités d’une décentralisation de façade

Le processus de décentralisation au Togo a normalement évolué en 2018 avec l’organisation des élections municipales qui ont abouti à la mise en place de 117 communes sur toute l’étendue du territoire national. Un satisfécit total donc pour les partenaires techniques et financiers qui accompagnent le Togo dans ce processus « trompe œil ». Si au niveau de l’administration publique, des barrières sont érigées pour empêcher le bon fonctionnement des communes, surtout celles de Lomé la capitale, ou encore celles qui ont eu la malchance d’être dirigées par un acteur de l’opposition, sur le terrain, les choses sont de plus en plus compliquées, marquées par une confusion totale de rôle. Zèle, despotisme, abus d’autorité etc. sont ces réflexes qui plombent la marche de la décentralisation qui devrait, si elle est bien faite, permettre le développement des différentes localités.

Nombreuses sont ces communes prises en otages par soit des chefs cantons – chefs traditionnels doit-on dire, surtout que mêmes les petits chefs de quartier ou de zone aussi en font leur loi zélés – soit des préfets ou même des Chefs de Brigade (CB). Le Maire est cependant transformé en un pantin qui est obligé, à chaque respiration, d’avoir l’autorisation du chef traditionnel, du CB ou du préfet avant de prendre des initiatives en matière de développement.

Dans l’une des communes de la Préfecture des Lacs, une situation est la preuve de ces pratiques qui lèvent le voile sur le vrai visage de cette tromperie habillée sous le vocable « décentralisation » par l’entremise de laquelle le système détourne l’attention des partenaires et bouffe tranquillement les milliards qui sont engagés par ceux-ci dans ce processus.

L’histoire tourne autour du fameux projet de cantine scolaire. Contrairement à ce qui est chanté sur tous les toits, dans plusieurs localités, il est imposé aux parents une contribution pour accompagner le projet. Dans ladite commune, il est instauré 25 francs comme contribution donnant droit d’un repas à un élève. Il faut souligner que selon les informations parvenues à la rédaction, le Maire ni aucun élu de la localité n’a été au courant d’un tel projet. Tout a été sous la bonne garde du chef de la localité. Très vite, des difficultés financières liées à des mois d’arriérés de versement de la contribution des parents qui s’élèvent à 400 000 mille francs cfa ont rattrapé les auteurs de cette affaire. Comme toujours, la senteur de la pourriture a dépassé le cercle vicieux dans lequel ledit projet était enfermé. Deux élus communaux en ont eu vent et ont approché les acteurs pour savoir ce qui se passait. C’est là que ceux-ci ont dans leur bégaiement, conté l’histoire à leurs interlocuteurs. Ne pouvant permettre la fermeture de la cantine, 200 000 francs cfa ont été rapidement mobilisés, le temps de trouver une solution efficace et durable pour permettre la pérennisation du projet de cantine dans l’établissement scolaire de ladite commune. Il faut préciser que le chef qui en a fait sa chasse-gardée ne prononce plus aucun mot, surtout que son zèle a failli écourter la joie des enfants bénéficiaires de ce projet.

Dans un village du Canton d’Asrama, dans la Commune Haho 2 et dans la préfecture du Haho, ces réflexes conservateurs ont frappé. Là, l’histoire tourne autour d’un projet dénommé « Camp Jeunesse » piloté par une organisation nationale, régulièrement établie, conformément aux textes et lois qui règlementent le secteur associatif au Togo.

« Camp Jeunesse » est une activité du Programme Jeunesse mis en route depuis trois ans et vise à créer des espaces de dialogue, d’information et de formation citoyenne interactifs et collaboratifs qui répondent aux besoins et aux attentes des jeunes. De façon concrète, le programme permet de connecter les jeunes de plusieurs localités et les mobiliser davantage sur les questions de société afin que ceux-ci participent à la construction du vivre ensemble entre fils et filles d’une même nation. Des jeunes issus de plusieurs localités se retrouvent ensemble durant quelques jours pour réfléchir à leur devenir commun et aussi participer ensemble à des travaux d’intérêt communautaire.

A travers ce programme, Togoville a vu sa place de prière traditionnelle entièrement réhabilitée par des jeunes venues de diverses régions du Togo. Au-delà de la couverture financière à 100%, les promoteurs ont fait aussi don d’outils de travail pour les travaux de salubrité publique. Les jeunes ont lors d’une seconde étape, mis au propre le dispensaire de cette ville historique. Une course de régates avait également été organisée pour permettre aux piroguiers de faire valoir la force de leur rame. Les meilleurs ont été primés. A travers cette initiative, le programme jeunesse participe également à la promotion de la culture togolaise dans toute sa diversité.

Tohouédéhoué, village situé dans le canton d’Asrama devait, à travers ce programme bénéficier de latrines publiques et de fourniture de courant électrique à l’aide de panneaux solaires afin de répondre à l’un des nombreux besoins exprimés par les populations dudit village qui, faute de latrines, sont obligées de déféquer à l’air libre entretenant ainsi le péril fécal. Selon les informations, au plan administratif, l’association a fait le déplacement d’Asrama pour rencontrer les autorités locales et parler du projet. Ensuite, Le Préfet, le Maire, le Commandant de Brigade (CB), l’Assistant du Centre de Santé d’Asrama, le chef Canton, tous ont été informés officiellement, certains par courriers comme le recommandent les dispositions administratives. Les jeunes devraient venir de cinq localités pour passer trois jours aux côtés de leurs frères et sœurs d’Asrama et de Tohouédéhoué. Une manne financière pour la localité et une solution pérenne au manque de latrines et de courant électrique. Les commerçants de la localité auraient pu profiter de ces trois jours pour augmenter leur chiffre d’affaires. On peut aussi sans se tromper parler du plein épanouissement de ces jeunes qui n’ont jamais connu Asrama, et aussi ceux d’Asrama qui n’ont jamais connu d’autres localités. Hélas ! Ce ne serait finalement qu’un rêve pour tous ces jeunes dont certains s’étaient déjà psychologiquement préparés pour vivre trois jours d’ambiance et de brassage culturel. Pour cause, à cinq jours de l’évènement, le chef du Canton d’Asrama exige aux promoteurs, une autorisation préfectorale en bonne et due forme. Précisons qu’il a littéralement refusé de louer son hôtel pour les besoins du camp jeunesse, arguant tout d’abord que l’hôtel serait occupé à la date prévue pour le camp jeunesse, ensuite quand l’événement a été reporté, il annonce qu’il n’aurait pas le temps de faire laver les draps (sic), obligeant les promoteurs à se rabattre sur un autre lieu d’hébergement. Aussitôt contacté, le Préfet à son tour monte sur ses ergots et demande aux promoteurs de prendre contact avec le Ministre de l’Administration Territoriale : sans autorisation ministérielle, pas de construction de latrines ni de fournitures de panneaux solaires dans la localité d’Asrama.

On comprend sans aucun doute que pour des raisons purement politiciennes (l’association n’est pas connue comme une aile marchante du parti au pouvoir), des autorités locales sont capables de priver leurs administrés de solutions à des problèmes séculaires contre lesquels le chef canton zélé, le Préfet et le Maire sont totalement indifférents.

Il s’agit là d’un mépris total à l’endroit des populations de Tohouédéhoué et d’Asrama.

Ces deux exemples sont moindres par rapport à tout ce qui est la réalité de fonctionnement des nouvelles communes installées à coût de milliards de francs cfa.

Comment comprendre que des autorités qui se soucient véritablement du mieux-être de leurs populations puissent s’opposer ainsi à des activités de développement communautaire pour de simples raisons politiciennes ?

C’est tout simplement méchant et c’est fait à dessein, surtout qu’il s’agit d’astuces afin de maintenir les populations dans la misère pour que celles-ci soient attirées par les 500, 1000 et 2000 francs distribués lors des campagnes électorales !

Et dire que tout ceci s’enferme dans l’engrenage de la fameuse décentralisation criée sur tous les toits.

Au lendemain de la dissolution des conseils élus en 1987 par le décret n°2001-165/PR du 25 septembre 2001, des délégations spéciales ont été nommées par le décret n°2001-191/PR du 16 novembre 2001 pour diriger les communes. Ceux-ci ont fait leur loi à la tête des communes, s’offrant le luxe de détournement de deniers publics, la vente anarchique des réserves administratives, la corruption, la passation gré à gré des marchés, opacité dans la gestion des finances, surfacturation, sociétés écrans… Ils se sont enrichis au-dessus de leurs administrés, ceci dans une impunité totale. On se souviendra toujours de tous les scandales financiers qui ont marqué le passage entre autres d’un certain Aboka Kossi à la tête de la Délégation Spéciale de la Préfecture du Golfe.

Bref, ces présidents dits de délégation spéciale ont été de véritables gangrènes qui ont plombé le processus de développement des différentes villes. Pour mettre fin au business du réseau des présidents des délégations spéciales, des partenaires techniques et financiers du Togo ont amené les autorités à enclencher un processus de décentralisation par l’adoption de la loi 2007-011 du 31 mars, relative à la décentralisation et aux libertés locales, modifiée en 2008 puis en 2009. Le processus a évolué avec la tenue des élections municipales le 30 juin 2019 après plus de 27 ans de reports consécutifs. Les 117 communes créées sont dès lors dirigées chacune par un Maire qui est notamment responsable de la mise en œuvre, au niveau de la commune, de la politique de développement économique, social et culturel définie par le gouvernement.

« Le maire, en tant qu’agent de l’Etat dans la commune, est chargé, sous l’autorité du préfet, de la diffusion et de l’exécution des lois et règlements ; de l’exécution des mesures de sûreté générale ; des fonctions spéciales qui lui sont attribuées par les lois et règlements ». Article 145 alinéa 1 de la Loi n°2019‐006 du 26 juin 2019.
A la lumière de cette disposition, l’activité « Camp jeunesse » étant un élément d’un ensemble du programme Jeunesse axé sur le développement, relève de l’autorité du Maire qui s’il le souhaite, peut informer le Préfet. Ce qui semble avoir été fait dans un premier temps. Nulle part dans la structuration communale établie par la loi, le Chef Canton ne constitue un répondant pour que dans le cas précis, celui-ci soit allé jusqu’à faire injonction au Maire, puis aux promoteurs du programme, à présenter à lui, une autorisation délivrée par le Préfet. Cela révèle qu’en réalité, les Maires n’existent que de nom ; Ceux qui continuent de diriger sont ces Préfets despotes et ces Chefs traditionnels zélés choisis par le pouvoir contre le gré des populations.

Il convient que l’Etat clarifie cette situation confuse qui fait des Maires élus, de véritables pantins sans voix que les chefs cantons et les préfets tous nommés, piétinent à leur gré, et aux partenaires techniques et financiers qui ont engagés des milliards dans ce processus, afin de mettre fin à l’hégémonie des Préfets et des Chefs canton sur les Maires.

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